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A Kaboul, on vit comme dans un sous-marin

Jean-Michel Marlaud - Kaboul, Afghanistan - 6 mars 2014

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Il y a quelques jours, j’ai été contacté par une journaliste qui préparait un article sur les ambassades situées dans des pays « à risques » et souhaitait illustrer son propos par un témoignage. Elle a repris dans son titre une phrase que j’avais prononcée : « A Kaboul, on vit comme dans un sous-marin ». En lisant ces mots, je me suis interrogé. Il suffit de lever la tête pour voir les sommets enneigés de cette capitale située à 1800 mètres d’altitude. Comment cette image d’un sous-marin avait-elle bien pu me traverser l’esprit ?

Le sous-marin

Pourtant, c’est bien cela. De même qu’un sous-marinier alterne les périodes de plongée et en surface, nous vivons selon un rythme bien découpé : dix semaines à Kaboul, sans possibilités réelles de décompresser, suivies d’un séjour en France.

Certes, nous menons une vie professionnelle presque normale : nous participons à des réunions, rencontrons nos interlocuteurs afghans ou internationaux. Mais comment saisir la réalité de ce pays alors que nous ne nous déplaçons qu’en véhicules blindés, que flâneries et imprévus sont impossibles ? Les règles adoptées après un récent attentat n’ont fait qu’aggraver cet enfermement : toute sortie autre que professionnelle est dorénavant exclue ou très strictement encadrée lorsqu’il s’agit de faire les quelques achats indispensables à la vie quotidienne.

L’ambassade sous la neige
Photo : Ambassade de France à Kaboul

Le Capitaine Nemo

Cette situation engendre un sentiment de frustration d’autant plus fort que ceux qui ont la chance de sortir de Kaboul pour visiter des projets ou rencontrer les autorités locales apprécient la beauté des paysages comme des vestiges du brillant passé de ce pays : Herat l’ancienne capitale timouride, Mazar-e-Charif et le tombeau d’Ali, la vallée du Panchjir rendue célèbre par Massoud…. Notre sous-marin n’est pas aveugle et, comme dans un roman de Jules Verne, nous pouvons apercevoir furtivement à travers ses hublots les merveilles qui nous entourent et dont nous sommes privés. Merveilles mais aussi difficultés pour une population qui, après trente ans de guerre puis d’obscurantisme taliban, est encore victime de la violence et de la misère.

Vallée du Panchjir
Photo : AFP

Enfin, dernier point commun avec un sous-marin : la promiscuité. Pour des raisons de sécurité, nous vivons tous sur deux sites, plutôt agréables et verdoyants. L’espace n’en est pas moins limité, les moins chanceux devant se contenter de conteneurs aménagés et les repas se prenant en commun. Dans cet environnement sans conjoints ni familles, les risques de conflits de voisinage s’ajoutent aux difficultés qui peuvent comme partout surgir dans le travail !

Victimes ou privilégiés ?

Mais alors, que faisons-nous là ? Comment trouve-t-on des candidats ? Les motivations personnelles sont différentes selon les individus mais chacun reconnait trouver des compensations aux contraintes.

La première tient aux Afghans eux-mêmes. Malgré toutes les épreuves, ils ont gardé leurs traditions d’hospitalité, leur générosité et cette beauté qui a fasciné tant de voyageurs et de photographes. Alors que nous regrettons l’uniformisation de notre planète, nous sommes ici confrontés à un monde radicalement autre, qui nous contraint en permanence à essayer de maintenir un équilibre entre respect de cette altérité et affirmation de nos valeurs. C’est sans doute à propos de la condition féminine que ce conflit est le plus fort.

Comment ne pas être fasciné ? L’Afghanistan est à la croisée de plusieurs mondes. Behzad a développé l’art de la miniature « persane » à Herat, Babour, premier Empereur moghol, est enterré à Kaboul, Mawlana Rumi, fondateur en Turquie du mouvement des derviches tourneurs, est né à Balkh, les Turkmènes afghans sont arrivés dans les années 1920, fuyant l’avancée soviétique... C’est ici qu’a été inventé le terme de « Grand Jeu », à l’époque où s’affrontaient les Empires britannique et russe. Et la période que nous traversons est exceptionnelle : douze ans après la chute des talibans, une nouvelle étape s’ouvre avec des élections présidentielles qui aboutiront, si tout se passe bien, à la première transition démocratique de l’histoire du pays et avec la fin de l’intervention de l’OTAN sous sa forme actuelle.

Enfin, le risque de conflits entre les personnes s’est jusqu’à présent montré plus théorique que réel car chacun contribue à entretenir une atmosphère amicale. Cette constatation personnelle rejoint les conclusions d’un psychologue envoyé par la DRH.

Kaboul n’est pas un cas unique. D’autres collègues à travers le monde connaissent ce type de situation. Sans doute seraient-ils d’accord avec moi pour dire que la chance que nous avons d’exercer notre métier dans des conditions hors du commun, nous la devons d’abord à nos conjoints et nos familles, qui ont accepté de nous laisser partir, parfois avec inquiétude, et doivent continuer une vie quotidienne dont nous sommes largement absents, malgré Skype et Internet.

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Commentaires

  • Courage Monsieur, nous autres, assis derrière nos iPad en France métropolitaine, à lire votre post, sommes conscient de votre engagement. Il n’est pas vain, de votre action dépend et dépendra la possibilité pour le peuple afghan de vivre libre et dignement. Courage Monsieur.

    8 mars 2014, 21:27, par Jean-Marc Laffay

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  • On ne s’attend pas à lire une prose aussi simple et directe de la part d’un ambassadeur. C’est humble, c’est émouvant. C’est juste humain. J’ai envie de dire chapeau.

    Ok j’avoue : je suis jaloux de votre plume.

    6 mars 2014, 21:39, par Sly

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