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Ambassadeur à Bangui - une journée (presque) normale

Charles Malinas - Bangui, République centrafricaine - 12 février 2014

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Avec l’aube entre par la fenêtre ouverte ce léger souffle frais qui emporte la moiteur de la nuit. « 4h30 en temps universel, 5h30 à Bangui » : La RCA ouvre le journal Afrique de RFI, comme presque chaque matin depuis mon arrivée, début décembre.

6h45
Petit déjeuner pris devant le beau et paisible jardin de la résidence en commun avec les gendarmes chargés de ma protection, et l’intendant. Il fait bon, le milan qui niche dans le grand arbre devant nous fait des cercles avant de se poser. Détente du matin. Brève. Deux tirs, de 14,5 selon les spécialistes. Trois. Je commence moi aussi à reconnaître les coups sourds et presque lents de cette grosse mitrailleuse russe. J’appelle l’AD (l’attaché de défense) qui sait déjà de quoi il retourne. Un échange sur la colline derrière l’Assemblée. C’est à plusieurs kilomètres mais l’écho rapproche tout.

7h30
Juste avant de quitter la résidence pour l’ambassade, le chef des gendarmes m’alerte d’une difficulté sur le chemin. Il faut attendre. Je rappelle l’AD qui va aux nouvelles, c’est un incident devant la prison sur la route de l’ambassade qui, de ce fait, est bloquée. Une foule s’est rassemblée à la suite d’un incident hier soir avec des ex-Séléka. Nouvelle attente. 8 h. 8h30. 9h. la situation est figée, et même se tend. Au moment où nous envisageons de demander un hélicoptère, une section Sangaris parvient à passer.

10h
Me voilà escorté par trois blindés et 30 hommes armés jusqu’aux dents. Foule pas hostile mais très énervée. Nous passons le barrage. Une heure plus tard ce sera le drame. La foule forcera la prison et en tirera des hommes de l’ex-Séléka pour les tuer, vengeance d’exactions commises la veille par d’autres du même groupe. Quatre y laisseront leur vie, deux parviendront à s’échapper.
La grosse voiture blindée cahote en grinçant telle un voilier par gros temps. On évite les plus gros trous, comme on peut. Derrière, la « suiveuse ».
Au-delà du barrage l’activité a repris le long de la route, étals de poisson frais pêché dans le fleuve en contrebas, vendeurs de cigarettes, d’essence en bombonnes. En décembre tout était vide ; de nouveau on croise les pousse-pousse, ces carrioles à main chargées au-delà du raisonnable et qui font vivre ceux qui transportent ainsi les marchandises. Et puis les taxis et les moto-taxis. L’Afrique qui revit, peu à peu.
La résidence est à cinq minutes de l’ambassade, cinq minutes d’une route défoncée qui passe devant l’archevêché où se réfugient chaque nuit cinq à six mille personnes, comme autour de toutes les églises de Bangui et à l’aéroport, de peur d’être tuées dans leur sommeil d’un coup de machette ou d’AK47.

10h10
Lorsque j’arrive enfin à mon bureau, l’ambassade est depuis longtemps au travail – tout se fait tôt ici. Je rattraperai à un autre moment les mails du soir et de la nuit. J’ai manqué le point de sécurité de 9h avec les responsables de la chancellerie et des services, mais nous en avons parlé au téléphone avec le Premier conseiller. C’était le point du matin, éléments de la nuit recueillis de Sangaris, ce papillon rouge de blindés et soldats infatigables. Relevé des exactions, des échanges de tirs, terrible recensement des morts. Le télégramme est parti. Nous nous retrouvons rapidement dans mon bureau pour la fin de la préparation de la visite du ministre qui assiste demain à la cérémonie de prestation de serment de la présidente élue lundi.

11h
Je laisse l’équipe pour rejoindre au siège de la CEEAC (Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale), très en retard (mais ils savent pourquoi…), le « comité technique de suivi » – ce groupe de diplomates chargé d’accompagner la transition au nom de la Communauté internationale. Au menu, la préparation de la suite, l’aide à apporter à la nouvelle dirigeante de la transition, ses projets… L’échange est ouvert et direct, constructif.

11h30
Retour à l’ambassade, rencontre avec une délégation de l’Union européenne puis entretien avec un chercheur.
L’AD passe la tête, on tire à Miskine – quartier difficile. Qui, quelles armes, combien de temps ? A PK12 et PK13, la situation est tendue mais maîtrisée par les éléments de la MISCA et Sangaris qui tiennent cet axe – le principal accès à Bangui. Les Forces sont partout et tiennent l’édifice. Le général commandant la Force m’appelle dans la foulée : point d’ensemble, discussion sur l’effort de protection à faire porter sur les quartiers musulmans.

13h
Je rejoins le QG des journalistes – le restaurant où la plupart prennent leur déjeuner (le soir, on les rencontre plutôt à la terrasse du grand hôtel de la ville). Nous nous connaissons bien à présent et c’est entre nous un véritable échange dont je retire d’intéressantes analyses et retours de terrain.

14h30
Rapide réunion impromptue du comité technique, en formation restreinte. A 18h nous irons voir la présidente.

15h
J’arrive en retard à mon rendez-vous avec l’ancien ambassadeur d’Allemagne. Puis je règle un problème lié à la protection du site. Puis une affaire de visa qui traîne. Et je signe deux parapheurs de documents comptables du poste… L’après-midi file ainsi. De son côté le premier conseiller a fait une moisson des sentiments de la classe politique sur la nouvelle situation. La notion de « gouvernement technique » n’est pas habituelle en RCA et les partis ont du mal à se plier à cette parenthèse qui les écarte pour une année. Mais la présidente se montre ferme, manifestement. Le conseiller de renfort, venu de Paris pour soutenir l’activité du poste, a continué le travail avec les ONG et les agences sur le site de déplacés de l’aéroport. Je les retrouverai tous deux après le rendez-vous avec la nouvelle présidente.

18h
Il fait nuit et le couvre-feu a vidé la ville – en tout cas les principaux axes. La présidente de la transition reçoit le comité technique de suivi. Nous échangeons sur ses priorités, sur l’aide que la communauté internationale pourra lui apporter. Elle nous donne ses premières indications sur le gouvernement qu’elle compose avec celui qui sera son Premier ministre. Il faut aller vite, combler le vide politique, faire cesser les exactions et ramener la sécurité, rassurer la population, trouver le moyen de payer les salaires qui n’ont pas été versés depuis plus de quatre mois. L’entretien dure près d’une heure.

19h
L’attaché de défense et l’attaché de sécurité intérieure nous rejoignent dans le bureau du premier conseiller, plus petit que le mien mais plus chaleureux. Nouveau point de sécurité, celui du soir, qui alimentera un nouveau télégramme. Les événements de la prison ont marqué non seulement la journée, mais toute la situation : la prison est de nouveau hors d’usage et ceux qui la gardaient ont failli à leur tâche d’assurer la sécurité des détenus.

20h15
Je rejoins mon bureau pour répondre aux mails qui n’ont cessé de tomber. Un appel au directeur de cabinet du ministre sur la situation – dont je restituerai l’essentiel par écrit, peu après, aux principaux interlocuteurs parisiens.

21h50
Je quitte l’ambassade. La route est déserte. Au virage devant l’hôtel Oubangui, un barrage Sangaris ; les blindés encadrent un pick-up suspect. Le fanion est mon sésame, nous passons au ralenti. Plus loin, la prison, grande ouverte ; puis la résidence de la présidente et son armada, puis l’archevêché où les gens se sont regroupés qui étaient partis ce matin.
A la résidence le dîner est prêt. Nous le prenons en commun, les gendarmes et moi.

Demain, la visite du ministre…

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Commentaires

  • Bel écrit réaliste,je sens presque l’odeur de la latérite entrer dans mon bureau.

    5 avril 2014, 19:26, par saleun

    Répondre à ce message

  • J’aime bien cette histoire ca me souviens de mon voyage en Cote d’Ivoire comme un delegue

    23 février 2014, 17:57, par Vigan ADEMI

    Répondre à ce message

  • Bonjour à tous !
    J’apprécie de lire ce genre de texte car cela me rappelle un peu ce que j’ai connu il y a fort longtemps à Libreville au Gabon ! mais le contexte était plus calme ! cordialement.

    16 février 2014, 15:01, par Jeannick odier

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