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De Varsovie à Paris, transformer l’essai des négociations climat

Antoine Ebel - Varsovie, Pologne - 30 avril 2014

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Il est vendredi soir à Varsovie, une nuit glaciale en novembre 2013. Vendredi soir, pour les négociations climatiques internationales qui se déroulent déjà depuis deux semaines, c’est une date-butoir. Les billets d’avions sont réservés pour le retour des participants le lendemain. On devrait en être à peaufiner les textes de décision, à se préparer pour la validation en séance plénière. On en est loin. L’heure tourne, et la perspective d’une « COP » (les conférences onusiennes annuelles) ne débouchant sur aucune décision commune est plausible.

A seulement deux ans de l’échéance que tous les pays se sont fixés pour parvenir à un accord mondial sur le climat pour succéder au Protocole de Kyoto, tous craignent une absence de progrès à Varsovie. Et pour la France, qui vient d’être nommée officiellement pays-hôte de la 21ème COP en 2015 – celle qui doit justement aboutir à la conclusion de l’accord –, ce serait mauvais signe.

To huddle or not to huddle…

Les délais n’autorisant plus les lourdeurs procédurales, tous décident de quitter leurs sièges et de se regrouper au milieu de l’hémicycle, les uns contre les autres, dans un "huddle" (de « se regrouper », « to huddle » en anglais).
On pense presque à une mêlée de rugby, ce qui n’est pas anodin tant il est fréquent pour les négociateurs de « mouiller le maillot ». C’est l’occasion, pour eux, de se parler franchement, de mettre au clair leurs désaccords et surtout, d’arriver à des formulations qui conviennent à tous.

Pas de cachotteries : cette conversation se fait au grand jour, et à condition d’arriver à se faufiler, tout le monde peut y participer. Et puis, tous les compromis seront immédiatement soumis à l’approbation de l’ensemble des pays. Pas question de rejouer Copenhague, où en 2009, une poignée de chefs d’Etat s’étaient enfermés pour écrire un accord politique, rejeté en séance plénière par des pays furieux d’avoir été mis à l’écart. La transparence règne.

Un "huddle" : regroupement au milieu de l’hémicycle, en toute transparence | Photo : MAEDI

Au centre de la mêlée, donc, des visages connus, emblématiques des négociations climat. Il y a l’Américain Todd Stern, qui était déjà là pour négocier le protocole de Kyoto en 1997, et la vénézuélienne Claudia Salerno, connue pour ses prises de position enflammées. Ils incarnent à l’extrême les tensions entre les pays développés, qui estiment que les efforts de réduction d’émission ne peuvent plus peser sur eux seuls, et les pays en développement, qui réclament le droit de pouvoir se développer , sans contraintes. Autour de Todd et Claudia, des européens, des chinois, des brésiliens, des petits Etats insulaires, qui interviennent, qui objectent parfois. Le philippin Yeb Sano, qui mène depuis deux semaines une grève de la faim par solidarité avec ses compatriotes victimes du « super typhon » Haiyan, rassemble ses dernières forces pour encourager les pays au compromis. Juchés sur les tables, quelques photographes immortalisent cette scène presque absurde, du moins loufoque.

Un billard à 195 bandes

La discussion porte sur le calendrier des engagements pour le futur accord – et le texte de négociation, bardé d’options de formulation mises entre crochets, en dit long sur la profondeur des désaccords. Car derrière les mots, les enjeux sont lourds : qui s’engage, et comment ? Doit-on préparer les engagements nationaux en amont de la COP21, ou attendre que des règles claires y soient fixées ? les pays en développement doivent-ils prendre le même type d’engagements que les pays développés ? L’Union européenne milite pour que les engagements soient annoncés tôt, afin que l’on puisse les examiner à la lumière des exigences de la science, et éventuellement les réévaluer. Mais beaucoup préfèreraient que les engagements ne soient pris qu’à Paris, voire bien plus tard.

Un compromis est trouvé dans la nuit, rejeté en plénière le matin, retravaillé, et finalement adopté en début d’après-midi – durant les « prolongations », donc. La plupart des autres négociations parallèles trouvent également une issue heureuse. L’élément de calendrier (1er trimestre 2015) est préservé, mais les engagements deviennent des « contributions », terme hybride au sujet duquel nombre de juristes se grattent encore la tête aujourd’hui. Ce n’est pas parfait, mais c’est mieux que rien – il faut savoir accepter des compromis, dans ce jeu de billard à 195 bandes. La présidence polonaise a fait là le bon choix : laisser se tendre les oppositions, mettre les pays face à la perspective d’un échec complet, et récolter les compromis dans les dernières heures. On respire.

Construire la confiance

C’est décidément un monde bien particulier que celui des négociations climatiques. Une caravane itinérante de négociateurs, de médias, d’ONG, de chercheurs… qui s’installe chaque année dans un coin différent du monde. Certains parlent même de « cirque ». On peut comprendre le mot, mais il est injuste, tant cet espace de coopération est précieux. Rarement la communauté internationale a eu à relever, dans son ensemble, un défi commun aussi considérable. Traiter cet « objet politique non identifié » – décalé dans le temps, dans l’espace, gigantesque par son ampleur, multiple dans ses causes et ses impacts – via le jeu classique des Etats-nations au sein du système des Nations unies n’est pas sans difficultés. Mais ce cadre onusien est, pour paraphraser Winston Churchill, le pire moyen de traiter les enjeux climatiques… à l’exception de tous les autres.

Pour la France, l’accueil de la COP21 sera un défi diplomatique considérable – et l’objet d’autres billets sur ce blog. Il faudra construire la confiance entre les Etats, et valoriser les initiatives positives en faveur du climat, pour parvenir à un accord ambitieux, juridiquement contraignant, et qui soit accepté par tous les pays. Au Nord, au Sud, dans les parlements nationaux, les collectivités territoriales, les entreprises, les prémices d’une action climatique robuste sont bien là. Ne reste plus à cette enceinte des Nations unies qu’à transformer l’essai. Et pour ça, rien ne vaut une bonne mêlée !

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Commentaires

  • Excellent ! le billard à 195 bandes c’est exactement cela

    5 mai 2014, 23:50, par adrien pinelli

    Répondre à ce message

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