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En Afghanistan les drones sont (aussi) au service de la science et du patrimoine

Jean-Michel Marlaud - Kaboul, Afghanistan - 11 février 2016

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Dans les régions frontalières de l’Afghanistan et du Pakistan, les drones sont bien connus pour leurs applications militaires, qu’il s’agisse de surveillance ou de frappes aériennes. Ils ont même acquis leurs lettres de noblesse littéraires avec la publication récente d’un roman noir écrit par un auteur qui se dissimule sous le pseudonyme de Doa et dont le titre, Pukhtu primo, fait directement allusion à cette région du monde.

Un autre volet de leur usage, bien pacifique celui-ci, est moins connu : civil, il est directement lié à l’étude, à la compréhension, au partage et à la mise en valeur du patrimoine culturel et archéologique.

Militaire afghan surplombant le site archéologique de Mes Aynak

Mes Aynak, un site archéologique entre préservation du patrimoine et développement économique

C’est ainsi que je me retrouve un matin à l’aube, sous le ciel grisâtre et sale d’un Kaboul mal réveillé, à prendre une route qui part vers le sud, au milieu des petits marchés et aussi de ces innombrables conteneurs transformés en boutiques, boulangeries, ateliers d’artisans… qui font de l’Afghanistan un véritable « Conteneurstan ». La route s’étire sur une trentaine de kilomètres à peine, bien asphaltée et à peu près dépourvue de nids de poule. Seule la présence de militaires postés tous les cent mètres, nous tournant le dos, rappelle que, malgré la courte distance, cette voie est aujourd’hui considérée comme peu sûre. A l’entrée de la province du Logar, nous quittons la nationale pour emprunter une piste, elle aussi en bon état, ponctuée de fortins construits de tôles, de parpaings et qui, face à la plaine immense, veillent sur un « Désert des Tartares ».

A l’entrée de l’immense site archéologique de Mes Aynak, le terrain se vallonne et la piste, après avoir longé deux camps, l’un occupé par les policiers chargés de la protection de la zone et l’autre par les démineurs qui le « décontaminent » des restes explosifs laissés par des années de guerre, aboutit au « village chinois ». Un village chinois ? Les baraquements aux toits bleus soigneusement alignés n’ont rien de très oriental mais ils ont été construits pour abriter les centaines d’ouvriers qui devaient venir de Chine pour mettre en exploitation la mine de cuivre, qui serait, dit-on, la deuxième du monde par l’importance de ses réserves.

Paysage vallonné du Logar vu du site archéologique de Mes Aynak

Nous voici en effet au cœur du possible conflit entre préservation du patrimoine et développement économique : car Mes Aynak, dont le nom signifie la « source de cuivre », était connue depuis l’Antiquité. Abandonné, le lieu a été oublié, retrouvé par la Délégation Archéologique Française en Afghanistan (DAFA) dans les années 60, exploité de façon très superficielle par les Soviétiques… Ce n’est qu’en 2006, lorsque la décision a été prise de signer un contrat d’exploitation du cuivre avec une compagnie chinoise, que des fouilles sérieuses ont été entreprises par l’Institut National d’Archéologie avec l’appui de la DAFA, et l’UNESCO, et des financements de la Banque Mondiale.

Depuis lors, les travaux archéologiques ont permis de comprendre la structure du site, divisé en quatre grands secteurs : la mine elle-même, où le cuivre affleure, les ateliers de transformation encore noircis par les traces de feu de l’Antiquité, enfin les lieux de culte ou d’habitation, les uns zoroastriens et les autres bouddhistes. Les deux religions ont cohabité pacifiquement et les restes d’un grand temple du feu sont contemporains des stupas.

Stupa en schiste sur base carrée. Tambour polygonal décoré de fausses niches trapézoïdales / © Ambassade de France en Afghanistan

Grâce aux drones, cartographier le site de Mes Ayak avant que les vestiges ne disparaissent…

Les archéologues sont pressés : même si les travaux de mise en exploitation de la mine n’ont pas commencé, la destruction des vestiges est une affaire de quelques années, peut-être moins. C’est là qu’interviennent les drones d’Iconem, la start-up française, présente chaque année à Mes-Aynak depuis 2010. Les images prises campagne après campagne permettent de suivre dans les moindres détails l’évolution du chantier de fouilles et de voir ressusciter le site, y compris dans une reconstitution 3D grâce à laquelle les innombrables curieux qui n’auront jamais la chance de se rendre sur place peuvent découvrir l’un des principaux centres bouddhistes d’Afghanistan, se faufiler entre les plate-formes zoroastriennes où étaient placés les corps des défunts, admirer les plis des vêtements ou la finesse des traits des boddhisattvas et même distinguer les trous laissés par les violeurs de sépultures à des époques plus récentes.

  • image diaporama - © Embassy of France in Afghanistan
    © Embassy of France in Afghanistan
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.. et dans tout le pays, réaliser la carte archéologique du pays face aux risques de destruction

Cette même technologie des drones d’Iconem, utilisée en Irak, permet de constater les pillages effectués aujourd’hui par Daech. En Syrie, de suivre les dommages infligés au Krak des chevaliers dans la perspective d’une restauration encore bien incertaine, ou de reconstituer le temple de Bel rasé par Daech mais dont il subsiste d’innombrables témoignages graphiques et photos qui permettent de le recréer dans ses moindres détails. Il n’est que justice que l’Afghanistan, qui fut l’une des premières victimes de cette barbarie lors de la destruction des Bouddhas de Bamiyan en 2001, bénéficie aujourd’hui de cette technologie.

Conscient des risques de destruction, liés au conflit mais aussi aux projets de développement économique, le gouvernement afghan vient d’ailleurs de confier à la DAFA la réalisation de la carte archéologique du pays. Une tâche gigantesque qui s’étendra sur plusieurs années, si l’on considère à la fois la richesse d’un territoire qui a vu se succéder envahisseurs et brillantes civilisations, d’Alexandre le Grand à Gengis-Khan, de l’empire timouride aux fondateurs de l’Empire moghol, et où depuis près de quarante ans la guerre a limité l’accès sur le terrain.

En quoi tout ceci nous concerne-t-il aujourd’hui ? Avons-nous des leçons contemporaines à tirer de l’histoire de Mes Aynak ? Quelques mois après la COP 21 qui a vu les nations du monde se pencher sur la question du changement climatique et sur les conséquences du comportement humain, la « source de cuivre » est porteuse d’un message : le site n’a pas été détruit. Il a été abandonné, à la suite d’une exploitation excessive des ressources naturelles. La transformation du cuivre nécessite du bois, les arbres qui couvraient autrefois les collines de cette région ont été coupés, les fleuves se sont asséchés, le combustible a dû être importé de lieux toujours plus éloignés, jusqu’au jour où ce ne fut plus possible…

  • En savoir plus sur la Délégation archéologique française en Afghanistan, "L’archéologie au secours de l’Afghanistan" , un reportage France Inter diffusé le jeudi 18 février 2016

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