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Histoire sans paroles

Christophe Le Rigoleur - Thessalonique, Grèce - 14 septembre 2015

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Mes yeux ne parviennent pas à se détacher de cet objet qui résume si bien et de manière tellement ironique le drame humain qui se déroule en ces lieux. Il est étendu, inerte, abandonné, couvert de boue. C’est un ours en peluche, un nounours semblable à tous ceux qui accompagnent les nuits, les jeux et les petits chagrins de nos enfants. Il a été arraché des bras de son jeune protecteur et il gît, au milieu des déchets, dans la boue de ces derniers mètres de territoire grec avant la frontière avec l’Ancienne République yougoslave de Macédoine.

Je suis à Idomeni, le long de la voie ferrée qui d’ordinaire transporte voyageurs et marchandises entre Thessalonique et Skopje puis Belgrade. Mais les trains restent silencieux et immobiles depuis que la circulation ferroviaire a été interrompue.

Cette voie ferrée devenue muette voit en revanche passer chaque jour des milliers de personnes venus de l’autre côté de la Méditerranée pour fuir la guerre ou la tyrannie. Pour échapper à la mort et tenter d’offrir un avenir à leurs enfants. Notre nounours boueux confirme ce que nul ne peut ignorer : des milliers d’enfants, de jeunes adultes, de femmes enceintes sont jetés sur les routes de l’exil. Alors que les groupes de cinquante personnes – appelez-les migrants ou réfugiés, cela ne change pas grand-chose à la réalité de l’instant – se succèdent pour passer la frontière et continuer leur épuisant et incertain périple, les enfants serrent avec angoisse la main de leur mère, de leur père ou d’un grand-frère. Certains dorment dans les bras ou sur les épaules d’un adulte. Ils ne parlent pas, ils ne jouent pas, ils ne crient pas comme devraient le faire des enfants de cet âge. Non, ils observent autour d’eux, avec ce regard rempli de ce qu’on ne devrait pas – encore – y voir : la crainte et la méfiance.

Je ne peux imaginer ce que ces yeux ont pu voir depuis le départ d’Irak, de Syrie ou d’Erythrée. Je voudrais leur parler, mais pour dire quoi ? Je ne peux m’empêcher d’essayer de me mettre à leur place, d’imaginer qu’il faudrait tout abandonner pour traverser les mers et parcourir les routes, en quête d’une nouvelle vie. J’ai mal pour eux et j’admire leur courage et leur force.

Moi, je suis là pour observer et rendre compte de la réalité sur le terrain et de l’évolution de ce que les médias qualifient de "crise migratoire". C’est indispensable mais cela peut paraître tellement vain face au drame qui se joue sous mes yeux.

Sur un signe des policiers grecs, un nouveau groupe de 50 personnes se met en branle pour passer entre les barbelés qui marquent dorénavant la frontière. Tiré en avant par sa mère, un petit garçon laisse échapper une peluche qui roule devant mes pieds. Ni lui ni sa mère ne l’ont vue tomber. Je la ramasse, rattrape le groupe et, sans un mot, mets la peluche dans la main de la mère. Elle me regarde brièvement en silence avant de recoller immédiatement au groupe qui franchit, en cet instant, une frontière de plus. Une nouvelle victoire.

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