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Istalif : arbres en fleurs et souffrances de guerre

Jean-Michel Marlaud - Kaboul, Afghanistan - 30 mai 2014

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La petite ville d’Istalif se trouve à une cinquantaine de kilomètres au nord de Kaboul, en bordure de la plaine de Chamali. La circulation pour l’atteindre est très lente en raison des files innombrables de camions bariolés qui progressent vers le tunnel de Salang afin de traverser l’Hindou Kouch et d’arriver ainsi jusqu’à Mazar-e-Charif.

Istalif, au temps de la splendeur

Istalif se devine au loin sur la gauche, blotti au pied de la montagne. En arrivant dans la vallée, mes collègues de l’ambassade et moi-même nous croyons revenus au temps de Babour, le fondateur de l’Empire moghol, qui écrivait en 910 après l’Hégire (1505 de notre calendrier) : « Peu de villages égalent Istalif. Un grand torrent traverse le village et des jardins verdoyants bordent ses rives…je ne pense pas qu’il existe de par le monde un endroit comparable à celui-ci lorsque s’épanouissent les fleurs des arbres de Judée ».

Or, nous y arrivons précisément pendant la très courte période – deux semaines – de leur floraison. A l’entrée d’Istalif se trouve toujours la fontaine à laquelle Babour donnait le nom de fontaine des trois compagnons car, disait-il, c’est le seul endroit où l’on trouve ensemble des platanes, des chênes-verts et des arbres de Judée.

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Les arbres de Judée en fleurs | Photo : Ambassade de France en Afghanistan

Outre sa beauté naturelle, le site est réputé pour le talent de ses potiers, peut-être arrivés de Samarcande il y a plusieurs siècles. En 1967, le Roi Zaher Shah avait demandé à un céramiste monégasque, Albert Diato, proche de Picasso et du groupe de Vallauris, d’aider ces potiers à améliorer leurs techniques. Il reste un témoignage de cette époque, l’immense panneau en céramique qui orne la cheminée de la résidence, inaugurée par Georges Pompidou, alors Premier ministre, en mai 68.

Aujourd’hui les potiers, concurrencés par les ustensiles en plastique et frappés par la chute du tourisme, se sont largement reconvertis dans la vente de « bibelots décoratifs », chefs d’œuvre du kitsch importés du Pakistan voisin.

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Istalif est réputé pour le talent de ses potiers | Photo : MAE

Les stigmates de la guerre

Sous cette apparence idyllique, nous ne tardons pas à déceler des fissures. A l’entrée d’Istalif, de l’autre côté de la rivière, de belles maisons traditionnelles en pisé ne sont plus que des ruines à l’abandon. Au-dessus d’une école, un trou dans le sol mène à une galerie souterraine où se cachaient les habitants pendant les bombardements. Le village est dominé par une colline où subsiste la carcasse d’un char russe dont le canon rouillé semble encore menaçant.

Au temps de sa splendeur, Istalif abritait un hôtel aux normes internationales, d’où la vue était incomparable sur la plaine et auquel on accédait par une allée de platanes centenaires. Tous les arbres sont calcinés, ils ont été méticuleusement brûlés, détruits un à un. La nature a toutefois repris ses droits et des branches verdoyantes s’échappent des troncs noircis. L’hôtel lui-même, où le commandant Massoud (1953-2001) accueillit Madeleine Albright, a été dynamité.

Dans la rue principale court un karez (canal d’irrigation). Il longeait des maisons auxquelles il apportait son murmure et sa fraîcheur, mais dont il ne subsiste plus que quelques pans noircis par l’incendie.

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Photo : Ambassade de France en Afghanistan

Istalif a souffert des bombardements soviétiques. Mais ce sont les talibans qui sont à l’origine de sa destruction et de l’exode de sa population : ils ont voulu interdire tout retour de ces montagnards qu’ils n’ont pu soumettre en incendiant chaque maison, en coupant chaque arbre fruitier à mi-tronc.

Depuis 2001, bien des habitants d’Istalif, nostalgiques de leurs terres, y sont revenus. L’un d’eux, qui partage sa vie entre l’Afghanistan et la Bretagne, a fondé une association qui soutient neuf des quatorze écoles du district depuis une dizaine d’années. Les fonds investis proviennent pour moitié de dons privés et pour le solde de subventions qui, selon les années, viennent de collectivités locales bretonnes ou de l’ambassade.

L’éducation des filles un enjeu politique

La visite effectuée dans quatre de ces écoles nous permet de constater que ces fonds ont été bien utilisés : les bâtiments existent, sans luxe excessif mais avec un souci de leur entretien qui se traduit notamment dans le soin apporté aux jardins.

Les petites filles qui offrent des bouquets en entonnant des chants patriotiques peuvent surprendre mais l’essentiel n’est pas là. Ces classes accueillent presqu’autant de filles que de garçons, (et sont mixtes dans le primaire), même si les effectifs féminins décroissent sensiblement à l’approche de l’âge du mariage.

Rompant avec les traditions, ces dernières savent s’affirmer : dans l’une des classes, le chant entonné par les fillettes n’a rien de patriotique, mais sollicite de l’ambassade le financement d’un terrain de sport !

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Ces classes accueillent presqu’autant de filles que de garçons, (et sont mixtes dans le primaire)

Nos discussions avec les chefs d’établissement nous permettent aussi de mieux appréhender les questions concrètes qui se posent à elles et eux.

L’accès est une première difficulté : dans la société afghane, il n’est pas envisageable qu’une jeune enseignante de Kaboul loge à Istalif, or les transports sont lents et coûteux.

Un autre problème est celui de la qualité de l’enseignement : en raison du manque de locaux et de professeurs, deux et parfois trois groupes d’enfants se succèdent dans la journée, marchant parfois trois heures pour suivre quatre heures de cours. Enfin, l’éducation, surtout des filles, reste un enjeu politique. La dernière école, située au fond d’une vallée seulement accessible par une mauvaise piste, vient de se voir confisquer son terrain de volley-ball pour y construire une mosquée…

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La dernière école, située au fond d’une vallée seulement accessible par une mauvaise piste, vient de se voir confisquer son terrain de volley-ball pour y construire une mosquée…

Les élections au menu

Pour qu’un projet de développement fonctionne, il y faut de l’argent mais surtout une action de terrain, sur une longue durée. Istalif nous le confirme de façon positive avec ces écoles mais aussi malheureusement de façon négative : les ordinateurs des salles de classe sont sous des housses car la centrale hydro-électrique financée par un pays tiers ne fonctionne plus depuis huit mois, faute de crédits d’entretien.

La matinée se conclut par un déjeuner avec les notables locaux. Le décor est traditionnel, avec les montagnes de riz fumant et l’échanson qui passe avec une aiguière et son plateau pour nous rincer les doigts.

Mais la discussion porte sur l’actualité. Parmi les huit candidats aux élections présidentielles, seuls deux ont leurs affiches collées à profusion et ils ont d’ailleurs recueilli la quasi-totalité des suffrages. Pourtant ils défendent des modèles de société différents. La réponse fuse comme une évidence : ce sont les deux seuls candidats moudjahidines, les autres n’ont pas combattu et ne comptent pas. Décidément, à Istalif, au-delà des vergers et des ateliers des potiers, les cicatrices des années de guerre sont à vif…

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