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La démocratie n’est pas (toujours) un long fleuve tranquille

Jean-Michel Marlaud - Kaboul, Afghanistan - 24 avril 2014

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Moins de deux semaines après les élections municipales en France, les Afghans étaient à leur tour appelés le 5 avril aux urnes pour un double scrutin : il s’agissait, comme en France, d’élections locales mais aussi du premier tour des élections présidentielles.

Pour nous Français qui avons conquis le droit de vote depuis longtemps et pouvons exercer notre choix dans de bonnes conditions de sécurité et d’organisation, les élections nous semblent un mode naturel d’expression.

Le premier changement démocratique du pays depuis son indépendance

En Afghanistan, la démocratie reste une conquête de chaque instant. Il faut remonter à 1901 pour trouver un changement de chef d’Etat qui ne soit pas le fruit d’un assassinat ou d’un coup d’Etat. Et le peuple n’avait pas eu son mot à dire : certes, le roi était mort dans son lit, de cause naturelle, mais son successeur était le prince héritier. Bref, 2014 verra, si tout se passe bien, le premier changement démocratique dans l’histoire de ce pays depuis son indépendance, au milieu du XVIIIe siècle.

Pour les ambassades présentes à Kaboul, il s’agit donc d’un évènement essentiel, d’autant plus que les talibans ont publié plusieurs communiqués menaçants et qu’une série d’attentats dans les semaines précédant le scrutin, dirigés contre les institutions électorales ou contre les étrangers, ont montré qu’ils entendaient mettre leurs menaces à exécution. Par ailleurs, les précédentes élections présidentielles, en 2009, avaient été marquées par de nombreuses fraudes.

Le premier tour a finalement eu lieu comme prévu le 5 avril et les menaces n’ont pas empêché les électeurs de se déplacer en grand nombre, y compris les femmes, et de témoigner de leur volonté d’être les maîtres de leur destin. Il en reste un kaléidoscope d’images.

Images d’une longue préparation

La plus persistante de ces images n’est pas la plus impressionnante, mais correspond à une large part de notre emploi du temps de ces derniers mois : la préparation des élections en vue de leur bon déroulement. Nous sommes réunis dans le bâtiment des Nations unies, baptisé (peut-être ironiquement) « Palace 7 », autour d’une interminable table semée de tasses de thé vert sans lesquelles rien ne peut se faire en Afghanistan, sous un tableau représentant le minaret de Djam. Cette peinture est-elle supposée nous rappeler l’ancienne splendeur de l’Afghanistan sous la dynastie des Ghorides qui le bâtirent ? Ou au contraire symbolise-t-elle le caractère éphémère des empires, aucune trace n’ayant subsisté de l’ancienne capitale ?

Nous y écoutons les responsables du bon déroulement des élections nous expliquer les mesures qui ont été prises, car tous les pays se sont mis d’accord pour participer au financement à travers les Nations unies. Nous parlons des programmes informatiques qui permettront de repérer les fraudes, mais aussi des centaines d’ânes qui achemineront les urnes jusque dans les villages les plus reculés ou du recrutement des milliers de femmes qui seront chargées de fouiller les électrices. Dans ce pays, permettre aux femmes d’exercer leur droit de vote signifie qu’elles sortiront en tchadri, ces vastes voiles grillagés qui compliquent les contrôles...et il est hors de question de laisser un homme soulever ces voiles !

Femmes en tchadri | Photo : Ambassade de France

D’autres images évoquent les contacts avec les candidats et leurs états-majors. Nous n’avons évidemment pas attendu la veille des élections pour de tels échanges.

Mon souvenir le plus fort remonte déjà à l’automne, lorsqu’assis dans la maison familiale des Massoud, au cœur de la vallée verdoyante du Pandjchir, nous discutions avec les frères de l’illustre Commandant de cette future échéance. Dehors, les arbres aux feuilles jaunissantes formaient un contraste parfait avec le ciel d’un bleu profond et le blanc des cimes poudrées par les premières neiges.

Autre souvenir, plus récent, chez l’ambassadeur de l’Union européenne, cette rencontre avec l’un des candidats, un homme très grand, d’une prestance encore rehaussée par son immense turban vert et sa longue barbe blanche... Une rencontre qui nous avait valu des discussions préparatoires animées pour savoir jusqu’à quel point nous étions déterminés à lui poser des questions embarrassantes sur son passé controversé !

Vallée du Pandjchir | Photo : Ambassade de France

Apporter sa pierre à l’édifice de la démocratie

Vote | Photo : Ambassade de FranceEnfin, bien sûr, le souvenir le plus fort : le 5 avril lui-même. Pendant toute la semaine précédant le scrutin, nous nous sommes retrouvés chaque soir, à l’heure où le muezzin invite les fidèles à se rendre à la prière. Il s’agissait en priorité d’évaluer les conditions de sécurité, avec deux préoccupations difficiles à concilier : nous voulions sortir, circuler dans les bureaux de vote, pour montrer notre soutien aux électeurs et aussi pour bien comprendre le dispositif mis en place et souligner notre vigilance vis-à-vis d’éventuelles fraudes. Mais il était hors de question de mettre qui que ce soit en danger. Nous avons pu finalement sortir, nous partageant entre les bureaux de vote, la commission électorale et les bureaux de l’Union européenne, où avait été mise en place une cellule commune permettant de recueillir et de partager le maximum d’informations.

Bureau de vote | Photo : Ambassade de FranceChacun d’entre nous a gardé de cette journée quelques images inoubliables. Pour moi, il s’agit de cette petite mosquée, sous la pluie, avec ces pots remplis d’encre indélébile où chaque électeur trempe son doigt, ces bulletins abondamment illustrés de symboles permettant aux nombreux illettrés de reconnaître les candidats, ces isoloirs en carton qui symbolisent si bien cette démocratie encore fragile. Et surtout ces femmes responsables du bureau de vote, heureuses d’expliquer ce qu’elles faisaient, à la fois si modestes et si fières de cette journée.

Ce n’était que le premier tour et il est encore bien tôt pour conclure à un succès. Mais tandis que, dans nos pays où le droit de vote est un acquis, les taux d’abstention atteignent des records, en Afghanistan des hommes et des femmes sont prêts à braver les menaces d’attentat et à faire des heures de queue sous la pluie pour apporter leur pierre à l’édifice de la démocratie.

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