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La galerie des portraits

Etienne Rolland-Piègue - Séoul, République de Corée - 26 mars 2014

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Devant le bureau de l’ambassadeur, dans l’espace d’attente ou le couloir fréquenté par ses visiteurs, figure généralement la galerie des portraits de tous ses prédécesseurs. C’était le cas à Tokyo, où j’étais en poste il y a quelques années ; c’est le cas à Séoul où je me trouve aujourd’hui.

L’habitude est de commenter ces portraits à l’intention des visiteurs en nommant quelques personnalités marquantes ou en racontant quelques histoires et anecdotes qui ont illustré leur mission. Des légendes se forment ainsi, en marge ou dans les silences de l’histoire officielle : historiettes invérifiables ou faits d’armes glorieux, que les collaborateurs de l’ambassade se transmettent au fil des ans.

Portraits à l’ambassade de France à Tokyo | Photo : Service de presse de l’Ambassade de France à Tokyo

… du Japon

A la question : « quel fut le plus grand ambassadeur de France au Japon », on serait tenté de répondre en paraphrasant André Gide : « Paul Claudel, hélas ». Car dans la légende dorée de l’ambassade, le plus grand ambassadeur de France au Japon n’est pas Paul Claudel mais il a pour nom Missoffe, François Missoffe.

Le portrait, qui le montre avec des lunettes aux verres fumés, indique qu’il fut en poste de 1964 à 1966. Les histoires les plus folles circulent sur lui. On dit que, jeune officier des Forces françaises libres, il fut fait prisonnier en Indochine, puis fut libéré en août 1945 et recueillit la reddition des forces japonaises d’occupation. Le commandant du camp, un officier japonais, s’inclina devant lui et lui présenta son sabre, les deux bras tendus, le corps cassé.

Bien des années plus tard, Missoffe demanda que cet officier fût présent lors de la présentation de ses lettres de créances à l’Empereur. Lorsqu’il lui fut présenté, ce fut au tour de Missoffe de s’incliner, et de lui rendre le sabre qu’il avait conservé précieusement.

Une autre histoire dit que Missoffe, bien que borgne, avait un œil qui pouvait encore fonctionner mais dont le nerf optique était irrémédiablement endommagé. Au terme d’une opération, il fit don de cet œil à un enfant japonais aveugle, qui retrouva ainsi la vue.

D’autres histoires sont moins avenantes. Tel ambassadeur continue de souffrir d’une réputation d’invétéré coureur de jupons : il poursuivait les dames de ses assiduités jusque dans l’enceinte de son bureau. Tel autre était, dit-on, plutôt porté sur la boisson. On se souvient de telle Excellence gesticulant sur une artère embouteillée pour essayer de faire avancer la voiture dont l’illustre passager, ancien président de la République, commençait à s’impatienter de se voir ainsi bloqué par la circulation.

Claudel lui-même n’est pas au-dessus de tout soupçon. Une rumeur persistante veut que, lors du grand tremblement de terre de 1923, sa première préoccupation fut de partir à la recherche de sa fille, en excursion dans la péninsule d’Izu, au lieu de se préoccuper du sort de ses compatriotes. Le biographe officiel de Claudel au Japon, Michel Wasserman, a fait un sort à cette légende, mais celle-ci demeure.

Portraits à l’ambassade de France à Séoul | Photo : Service de presse de l’Ambassade de France à Séoul

...à la Corée

Les couloirs de l’ambassade de France en Corée sont aussi riches en légendes. Collin de Plancy, le premier chargé d’affaires français à Séoul, est devenu bien malgré lui le héros d’un roman : dans Li Chin, la romancière Kyung-sook Shin raconte qu’il épousa une danseuse de la cour et qu’il la ramena en France, où celle-ci fréquenta les salons parisiens et se lia d’amitié avec Maupassant. L’histoire tient avant tout de la fiction, et il n’est même pas sûr que le personnage de Li Chin ait existé.

Roger Chambard, lui, mérite bien sa réputation de plus grand ambassadeur de France en Corée. Il y resta en poste de 1959 à 1969, et développa une relation privilégiée avec le général Park Chung-hee, père de l’actuelle présidente, qui présida d’une main de fer au décollage économique du pays. C’est lui que l’on voit sur les photos de la pose de la première pierre du barrage hydroélectrique de Paldang, construit avec les financements et la technologie venus de France. A sa mort, Chambard demanda que ses cendres fussent dispersées au temple Haein, dans la province du Gyeongsang.

Mais l’un des héros de la galerie de Séoul vécut une mésaventure qui n’a rien de fictionnel et qui reste consignée dans les pages austères des recueils de jurisprudence administrative. Georges Perruche fut, indique la légende de son portrait, chargé d’affaires à Séoul de mars à juillet 1950. C’est à dire au moment du déclenchement de la guerre de Corée. Il fut fait prisonnier par les forces nord-coréennes et croupit pendant toute la durée du conflit dans leurs geôles.

A sa libération, un problème juridique se posa : pouvait-il percevoir les salaires dont le versement avait été interrompu lorsqu’il avait été porté disparu ? Le Conseil d’Etat trancha en sa faveur, et il fut réintégré dans son bon droit. La jurisprudence Perruche fut invoquée lors de la libération des otages Marcel Carton et Marcel Fontaine, fonctionnaires du ministère des affaires étrangères en poste au Liban en 1985.

Quel ambassadeur n’a pas rêvé, en arrivant à Séoul, qu’il verrait de ses yeux la réunification se faire entre les deux Corées ? Ils ont tous été détrompés, et même si la présidente Park parle d’une réunification pacifique qui pourrait intervenir « du jour au lendemain », celle-ci, de l’avis de la plupart des experts, pourrait encore prendre des années, voire des décennies. En attendant, la France n’a pas d’ambassade en Corée du Nord.

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