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La parité m’a tuer

Kareen Rispal - Quai d’Orsay, Paris, France - 7 mars 2016

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Ce matin au bureau j’ai trouvé une enveloppe à mon nom avec un message sur lequel quelqu’un avait rageusement écrit « la parité m’a tuer ». J’ai été un peu secouée. J’ai d’abord pensé qu’il y avait eu une erreur, une confusion parce que mon nom, Rispal, se terminait un peu comme celui de Mme Marchal, et puis j’ai eu un doute : et si c’était à cause de mon job de « haute fonctionnaire en charge de l’égalité des droits entre les femmes et les hommes » ?

Pour être sincère j’avais bien conscience, en l’acceptant, que ce ne serait pas une tâche de tout repos : d’abord il m’avait fallu l’an dernier lors de la conférence des ambassadeurs, à 80% masculine, faire avaler à tous les progrès réalisés en matière de parité : 48 femmes ambassadrices contre 22 en 2012, l’adoption d’une charte du temps qui fixe des limites à la journée de travail, des outils de mobilité à gogo ! J’ai bien vu que ça ne les faisait pas tant rire que cela mes petits camarades, surtout les mâles nés au siècle dernier.

J’ai bien essayé de leur vendre la « charte du temps » qui venait d’être adoptée par le Quai d’Orsay : c’était la garantie de prendre des vacances, la possibilité pour eux de déposer les enfants à la crèche ET de les y rechercher (après 20h quand même). Là encore j’ai vu une lueur d’angoisse dans l’assistance, et toutes sortes de questions sans réponses naître de ces esprits en ébullition : qui allait boucler la note à 22H28 pour le cabinet, plus de prétexte pour éviter les vacances en famille, fini la lecture du Monde au bureau faute de lumière après 20h, et au fait mais où se trouve la crèche ? J’ai embrayé sur le fait que c’était formidable de travailler avec les femmes, que c’était une source de zénitude (si, si), d’équilibre, d’efficacité. J’en ai bien entendu un ricaner et murmurer « les hommes font l’histoire et les femmes font des histoires », mais j’ai poursuivi comme si de rien n’était.

Lorsque j’ai ajouté qu’on avait multiplié de façon exponentielle le nombre d’accords bilatéraux pour que les conjoints puissent travailler à l’étranger, j’ai bien vu qu’une nouvelle vague d’angoisse montait et de nouvelles questions toujours plus existentielles : qui donc allait préparer le diner et chercher les chemises au pressing ? L’annonce de la création d’une « délégation des familles » à la direction des ressources humaines pour faciliter l’expatriation a été la cerise sur le gâteau : là ils ont vu la ruse, plus d’excuses pour prolonger le séjour à l’étranger d’une année supplémentaire, on allait trouver à Jules, trois ans, une école à Paris pour la rentrée.

Passé cet épisode douloureux, j’ai repris mon bâton de pèlerin. Ayant le privilège de participer à divers comités de sélection d’aspirants ambassadeurs - pour m’assurer que les femmes ne sont pas les oubliées des nominations - je rencontre donc beaucoup de femmes. A mon actif, j’ai aussi accepté de recevoir les 128 collègues candidats masculins à des postes d’ambassadeurs (contre 13 pour les femmes), tous ceux qui sont venus au prétexte qu’ils avaient eux aussi une femme qui travaillait, ceux qui ont trouvé malin de jouer sur leur prénom pour obtenir un rendez-vous auprès de mon secrétariat : les Dominique, Claude, ou Camille ; j’ai reçu aussi tous les autres, ceux qui se sont dit : on sait jamais, on n’a rien à perdre. Je les ai tous assurés de mon soutien indéfectible dans cette épreuve difficile où il fallait en effet désormais partager avec les femmes le pouvoir et les postes.

J’ai évité d’en rajouter en pointant du doigt qu’on avait même un taux de féminisation de 66.6% au niveau d’encadrement supérieur du Quai (2 femmes sur les 3 directeurs généraux) et que bientôt ils allaient regretter le bon temps de la parité. En revanche j’ai eu beaucoup plus de mal à convaincre mes collègues féminines que cocher 9 cases sur 10 ne les disqualifiait pas auto-ma-tique-ment pour le job. Et qu’au pire, ce ne serait pas un drame si on nommait une femme incompétente, on l’avait bien fait dans le passé pour les hommes, fallait pas se frapper pour ça. Du coup ça les a rassurées et il y a 50 femmes candidates pour devenir ambassadrices dès cet été !

Aux collègues masculins qui se plaignent de ne pas être nés du bon sexe, je leur dis que la parité ça n’a vraiment rien de personnel, que ce n’est pas dirigé contre eux (mais bon c’est vrai c’est plus facile quand on est une femme) et qu’il faut voir plus grand, prendre de la hauteur ! Que la cause des femmes ça doit au contraire nous remplir de fierté en pensant à toutes ces résolutions aux Nations Unies sur le genre, ou les violences faites aux femmes, adoptées grâce à leur travail de diplomates ! Il y en a un qui m‘a répondu « je ne vois pas le rapport », mais j’ai feint d’ignorer.

Bref, haute fonctionnaire à l’égalité des droits, c’est une tâche où on se sent bien solitaire. Heureusement , j‘ai des alliés : il y a le Haut Conseil à l’égalité qui dit « y a qu’a faut qu’on » et me bombarde d’indicateurs ; il y a l’association du Quai d’Orsay « Femmes et Diplomatie » qui répète en boucle « parce que je le vaux bien », du coup la rumeur dit que va se créer « Hommes et Diplomatie » ; il y a la DRH qui à chaque fois qu’on propose de nommer Marc, Luc ou Paul , suggère de nommer plutôt Marcelle, Lucette ou Paulette ; et surtout, surtout il y a l’huissier à l’étage du secrétaire général qui, chaque matin avant d’entrer en réunion, compte les femmes et me lance d’un air plein de reproches « ah ben y a pas beaucoup de dames ce matin ! ».

Vous comprendrez donc que j‘ai essayé de me faire porter pâle pour ne pas animer, en ce jour de la célébration des Femmes, l’atelier « la parité vue par les hommes », parce que je sais qu’ils vont me dire : « c’est tout vu ! La Parité nous a tuer ».

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Commentaires

  • Excellent !!!!

    8 mars 2016, 18:25, par Mousli MF

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  • amusant et sympa votre article MADAME ,une excellente façon de traiter un sujet encore délicat de nos jours ! malheureusement !!!!!!!!!
    Comme mon prénom l’indique je suis 1 homme mais au cours de ma carrière j’ai pu souvent constater que les femmes étaient plus travailleuses ,intelligentes et méritantes que nous ,pauvres hommes .................

    8 mars 2016, 16:43, par patrick Jolibert

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  • Pour commencer ma journée je viens de lire votre billet d’humeur et j’y ai pris beaucoup de plaisir.

    C’est aussi grâce à vous, votre position, votre sens de l’humour et un réalisme certain qu’un autre regard sera posé sur les femmes.

    Tous mes vœux vous accompagnent dans vos futurs combats. Bon courage à toutes les combattantes !!

    8 mars 2016, 09:24, par DOMENICA

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