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Le Super-G des négociations de la 5C

Vincent Gremeret - 2 janvier 2017

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En acceptant, je venais sans le savoir de me positionner tout en haut d’une longue piste de descente alpine, pour un parcours à très grande vitesse, de plus d’un mois.

Une fois mon passeport et mon visa américains obtenus, en temps record, je suis donc parti en renfort auprès de notre équipe de haute-voltige budgétaire qui représente la France dans l’enceinte de l’Assemblée générale des Nations unies.

Formation accélérée

Le lendemain de mon atterrissage, le début de la descente commençait réellement. Un des membres du service économique, mon « tuteur » pendant toute cette période, m’a fait une formation de terrain accélérée. Nous avons tout de suite filé dans les sous-sols de l’ONU où se tiennent les négociations formelles, informelles et « informelles-informelles » (uniquement dans la langue de Shakespeare, sans traducteurs). Tout en m’envoyant tous les liens utiles vers la montagne de documents onusiens (dont les rapports du Secrétariat général et du CCQAB ) depuis sa tablette, un des outils favoris du négociateur qui ne veut pas transporter en permanence une livre de papier, il m’a introduit auprès des nombreux interlocuteurs étrangers avec qui j’allais être amené à passer de longues heures. En particulier auprès de mes homologues européens.

Diplomatie européenne

New York est sans doute un des endroits où la diplomatie européenne connaît sa traduction la plus concrète. Fort de ce haut niveau de coordination, qui connaît sa quintessence dans le rôle des « burden-sharers » , l’Union européenne est l’un des groupes les plus homogènes parmi les coalitions de pays en présence. Ce qui n’est pas le cas du G77 qui demeure toutefois notre plus farouche adversaire sur la plupart des textes à négocier.

Une nouvelle langue

J’ai aussi découvert le sens caché du vocabulaire des résolutions. J’ai ainsi appris que « rappeler » les éléments d’un rapport (« recall ») signifie qu’on les amende plus ou moins largement. Mais le plus radical est d’en « prendre note » (« take note »), ce qui équivaut à les écarter purement et simplement. J’ai aussi appris à privilégier le « langage agréé » (« agreed language ») dans mes propositions de textes. Il s’agit des résolutions déjà adoptées. La réutilisation de leurs langages permet d’éviter de nombreux procès en illégitimité.

End game

J’ai découvert que le niveau d’implication et d’engagement de nos collègues, surtout dans les derniers moments de la session, était digne d’un cabinet ministériel en pleine ébullition. Si j’ai eu personnellement la chance de ne pas avoir à négocier sur mes sujets au-delà de deux heures et demi du matin (tout en répondant présent à l’appel dès neuf heures le lendemain matin), mes collègues en charge des principaux « poids lourds » de l’ordre du jour ont enchainé les nuits blanches, tout en devant garder l’esprit affuté et un très haut niveau de vigilance face aux stratégies les plus retorses de certains délégués. Nuits blanches qui ont porté leurs fruits puisqu’ils ont évité que la note finale ne comporte quelques centaines de millions de dollars supplémentaires.

Descente alpine mais avec des intermèdes de ski de fond

J’ai pu observer le jeu final de négociation qui se déroule en coulisse. Evidemment, la salle n’est pas le seul endroit où se négocient les textes, sans doute pas même le principal. Dans les derniers jours, les négociations débordent des seuls « items » (points à l’ordre du jour) pris séparément pour se transformer en un grand « bargain » général, millions de dollars contre millions de dollars. Chaque pause-café, chaque coin de canapé derrière le Vienna café, devenant l’occasion et le décor confidentiel d’échanges hautement stratégiques, à voix basse. Occasionnant parfois pour les nombreux participants non impliqués dans ces conversations secrètes, des périodes de temps morts (en apparence), en fond sonore desquelles une bossa nova d’ascenseur eut été des plus appropriées.

La libération pour Noël

Aux lueurs de l’aube du vendredi 23 décembre, le plus grand et le plus dysfonctionnel des conseils d’administration que je connaisse a pourtant trouvé son issue. Je suis fier d’avoir apporté une modeste contribution aux efforts titanesques de mes collègues du service économique et du pôle Ressources humaines de la mission qui nous permettent de réaliser des millions de dollars d’économie chaque année, sans pour autant que les contribuables français ne le sachent, et qui œuvrent sans relâche à ce que le « machin » onusien améliore son fonctionnement.
Je tiens ici à leur rendre hommage et à les remercier, ainsi que l’équipe des renforts, pour cette expérience extraordinaire vécue pendant cinq semaines à leurs côtés, sur les bords de l’East river.

« Par une belle journée de septembre 195., vers les onze heures du matin, la grand cage de verre du gratte-ciel de l’Organisation des Nations Unies étincelait dans le soleil d’automne, s’acquittant de sa mission pacifique, celle d’un grand centre d’attraction touristique américain. »

Romain Gary, L’Homme à la colombe, 1958.

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