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Mes crises

Marc Fonbaustier - Quai d’Orsay, Paris, France - 11 juillet 2014

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J’ai franchi les portes du Centre de crise (CDC), accueilli par le directeur d’alors, Serge Mostura, le 1er juin 2011.

Entre appréhension et enthousiasme

J’avais une inquiétude, une interrogation et une attente, en prenant les fonctions de sous-directeur chargé du centre de situation.

Mon inquiétude, non feinte, était de ne pas parvenir à faire face aux événements auxquels j’aurais à faire face. Nous sortions d’un premier semestre 2011 hors normes, marqué par plusieurs crises collectives de grande amplitude (printemps arabes en Tunisie et en Egypte ; évacuation de nos ressortissants en Libye ; attentat de Marrakech ; séisme au Japon ; crise ivoirienne…) dont je redoutais la répétition. J’étais par certains côtés bien préparé aux chocs à venir, mais la question était moins de savoir si je serais intellectuellement apte que de me demander si je serais humainement capable d’assumer mes nouvelles fonctions.

Mon interrogation portait sur la nature exacte des missions du Centre de crise, dont je n’avais alors qu’une idée vague. De quoi s’agissait-il ? Est-ce qu’un diplomate au parcours classique, au fond, peu familier de la gestion des situations d’urgence, pouvait relever le défi ?

J’avais une attente, enfin. Plus encore, un besoin. Je voulais me rendre utile, participer à une mission de service public, pour me "re-connecter" au ministère, à une forme de diplomatie active et moderne, après une période de temps suspendu.

Des crises qui se suivent mais ne se ressemblent pas

Juin 2014 : trois ans déjà. Ils auront passé vite, somme toute. Ils auront été denses, remplis d’événements, de jours dont aucun n’aura été semblable aux autres. Quoi de commun entre le naufrage du "Costa Concordia", au large de l’île du Gilio, en Toscane (je me souviens encore de l’appel de la cellule de veille à 5h10, un matin de janvier 2012, me demandant quoi faire…) l’enlèvement de Marie Dedieu sur l’archipel de Lamu, au Kenya, un accident ferroviaire à Higuey en République dominicaine, une avalanche à Manaslu, au Népal, le lancement de l’opération Serval au Mali, en janvier 2013, le virus Ebola, le Coronavirus, la disparition du vol MH370 ? Rien de commun en réalité, mais un point d’intersection organique : le Centre de crise.

Y travailler procure une certaine dose de fierté, vite tempérée par une invitation à la modestie, parce que les efforts déployés, trop souvent, sont dépassés par les réalités auxquelles nous devons répondre. On se reproche de n’avoir pu empêcher un drame, une tragédie.On espère avoir contribué à en prévenir d’autres (mais il s’agit alors de se satisfaire de « non événements » pour ainsi dire).

Alerter, informer, planifier, coordonner

Au centre de situation, l’une des quatre sous-directions du Centre de crise (qu’on appelle ici le CDC), nous nous efforçons de conjuguer, tous les jours, quatre verbes :

> Veiller /alerter, avec la cellule de veille H24, dont l’utilité pour nos postes et nos centres de décision n’est plus à démontrer ;

> Informer, avec plus de 1 300 actualisations en 2013 des 191 fiches Conseils aux voyageurs consultées par six millions de nos compatriotes chaque année ; avec les 456 messages d’alerte envoyés, l’année dernière, aux 150 000 voyageurs enregistrés sur le portail Ariane ;

> Planifier, par la mise à jour régulière des 220 plans de sécurité des ambassades et des consulats ; avec la tenue au Centre de crise de réunions de "vigilance renforcée" sur les pays dont la situation le justifie ; avec les missions de conseils et d’assistance du CDC à certains de nos postes, plus exposés que d’autres et où les enjeux sont importants ;

> Coordonner, avec les entreprises, dans le cadre de la diplomatie économique, avec les partenaires étrangers, dans le cadre de l’UE ou avec des pays tiers, avec d’autres ministères, lorsque nous organisons des réunions interministérielles de crise.

Une mission plus "grand public"

Au fond, j’ai eu moins de difficultés au Centre de crise que dans certaines de mes affectations précédentes à répondre à une question d’un de mes fils : "Papa, c’est quoi ton métier ?".

Sans doute parce que les buts poursuivis sont ici plus palpables, plus "grand public" et inscrits dans un horizon temporel plus court que ce que recouvrent d’autres dimensions de notre diplomatie.

Sûrement parce qu’il est plus simple de dire à un enfant : "J’aide à protéger et secourir les gens qui voyagent ou qui habitent à l’étranger" que de lui parler d’analyse politique, de diplomatie culturelle, d’aide aux entreprises, de diplomatie d’influence, etc.

Assurément parce que l’actualité fait une (trop ?) large place aux crises et que s’occuper des crises, par cascade, devient tout simplement… actuel !

Les temps courts et temps longs de la diplomatie

Qu’aurai-je appris sur moi-même, sur le Quai d’Orsay, sur l’Etat, pendant ces trois ans ?

Je me suis découvert un intérêt pour le « temps court » de la diplomatie, celui de la direction de la communication et de la presse (DCP), de la direction des Français à l’étranger (FAE), du Protocole et d’autres services du ministère que j’oublie et ils me le pardonneront. Ce "temps court" complète le "temps long" habituel à la diplomatie.

Couvrant un large spectre de pays et de sujets, j’ai été spectateur engagé de la richesse et de la qualité de notre diplomatie, qui vaut par les femmes et les hommes qui la font vivre. L’observatoire du Centre de crise, m’a permis de le vérifier.

J’ai ressenti l’importance cruciale du travail interministériel, en construisant des rapports confiants et quotidiens avec le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), le ministère de la Défense le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Santé : pas d’anticipation, pas de planification ou de gestion de crise possible sans cette dimension essentielle.

Mes trois convictions

Je sors de ces trois ans au Centre de crise sans certitude, mais avec trois convictions.

Première conviction : on ne fait jamais rien seul. J’ai aimé mon travail au Centre de crise parce que c’est un travail d’équipe, où femmes et hommes opèrent en bonne intelligence, avec le souci permanent de la mission, qui l’emporte sur toute autre considération. La finalité de l’action menée, très claire, crée du sens collectif. Elle contribue ainsi à fédérer les énergies et les talents : la force de frappe collective s’en trouve amplifiée.

Deuxième conviction (ou plutôt un constat) : il y aura hélas encore beaucoup de crises. Dans un monde hétérogène et conflictuel, malgré les efforts de notre pays, les occasions d’intervenir, pour le Centre de crise, ne devraient pas manquer. La légitimité de cette jeune structure, à l’échelle de notre géologie administrative, ne devrait donc pas décroître, bien au contraire.

Troisième conviction : cheminer dans les crises et les surmonter exige un cap, une direction, un pilotage, combinant sang-froid, bon sens et professionnalisme. On s’y essaie au quotidien.

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Commentaires

  • Le Centre de Crise, un service qui a encore de belles années devant lui, si l’on croit l’actualité...
    Plus sérieusement, je ne sais pas si lesdites fiches "Conseils aux voyageurs" sont tellement lues par tous avant les voyages, notamment par les jeunes (dont je fais partie).

    19 juillet 2014, 23:45, par Choiseul

    • Eh bien moi, du moins, je le fais — parfois même lorsque je me renseigne, sans intention de m’y rendre, sur un pays ou une région du monde.

      Article très intéressant en tout cas, même si je pense que le « temps court » existe aussi dans les ambassades. Mais sans doute ce n’est pas l’essentiel.

      16 août 2014, 20:00, par Jean-Baptiste

    Répondre à ce message

  • Le papier est très intéressant mais laisse un goût d’inachevé. Ainsi lorsque vous évoquez le moment précis ou une crise, ou un enlèvement arrive et que vous êtes averti, on aurait aimé savoir ce qui se passe dans les heures qui suivent ( je pense à l’information délivrée aux familles notamment ) et aussi qu’un cas concret bien évidemment sans entrer dans les détails soit ajouté au commentaire.

    16 juillet 2014, 14:48, par PAT

    Répondre à ce message

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