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Mon épiphanie, ou "demain, le diplomate"

Fabien Fieschi - Boston, États-Unis d’Amérique - 16 janvier 2015

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Quand on vit et travaille à Boston, on a parfois le sentiment d’être comme perché sur un promontoire du haut duquel on pourrait observer la montée de la vague numérique et la voir porter certains pans de notre monde vers de nouveaux sommets, tandis qu’elle en précipite d’autres vers les profondeurs de l’Histoire.

La région de Boston est en effet un des lieux où la révolution numérique est en marche. Sur les bords de la Charles River, dans l’espace situé entre l’Université de Harvard et le Massachusetts Institute of Technology, la recherche de nouvelles thérapies utilise aujourd’hui une approche - la génomique computationnelle - qui n’a été rendue possible que par l’augmentation exponentielle de la puissance des ordinateurs. L’accumulation - elle aussi exponentielle - des mégadonnées, a conduit ici, non seulement au développement d’applications pour smartphones, mais aussi à la création d’une nouvelle discipline dénommée « physique sociale » (car cherchant à décrire les interactions humaines avec une fiabilité statistique égale à celle utilisée en physique). Enfin, avec les technologies permettant la mobilité et l’ubiquité, le terme « multinationale » autrefois réservé aux grands groupes peut aujourd’hui s’appliquer à des start-ups de moins de 10 employés : avec des co-fondateurs à Paris et Boston, un employé en Argentine, un autre au Zimbabwe, les développeurs en Moldavie et au fin-fond de la Sibérie (nb : il s’agît d’un cas réel).

Boston est également un lieu où cette révolution est analysée. La lecture – fortement recommandée – de l’opus des Professeurs du MIT Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, « The Second Machine Age », permet ainsi de mieux appréhender comment la vague numérique, après celles de la machine à vapeur et de l’électricité, est en train de transformer nos économies et nos modes de travail, notamment comment certaines tâches que l’on pensait hors de portée des ordinateurs et robots ils y a seulement quelques années sont en fait déjà automatisables aujourd’hui.

Qu’en est-il du métier de diplomate ? Mon épiphanie a eu lieu il y a un an, alors que j’organisais à la résidence de l’ambassadeur un « Café des entrepreneurs », exercice rassemblant tous les Français de la région qui s’intéressent à la création d’entreprise. L’invité du jour était Jean Rauscher, fondateur de la société Yseop, qui commercialise le « premier moteur d’intelligence artificielle qui écrit et communique comme un humain ». L’une de ses applications consistait à faire réaliser automatiquement par l’ordinateur, à partir de toute base de données ou d’internet, une « note de synthèse » sur un thème pris au hasard. En quelques clics et secondes, l’ordinateur rendait sa copie : une ou deux pages écrites en bon français, avec quelques graphiques et « fromages » illustrant le tout. Un clic et une seconde supplémentaires permettaient « naturellement » d’obtenir le même résultat dans une langue différente…

Difficile de ne pas penser, devant ce « tour de magie », aux heures passées au cours de ma carrière à compiler des informations et à laborieusement rédiger des telles notes de synthèse ! Les diplomates doivent donc, comme les autres, essayer d’anticiper l’impact que la vague numérique va avoir sur leur métier. L’existence de ce blog, la multiplication des Ambassadeurs gazouilleurs ou le remplacement des « télégrammes » par la plateforme collaborative « Diplomatie », sont autant de témoignages d’une telle prise de conscience pour ce qui est de la communication.
Mais demain, les dossiers pour les visites ministérielles seront-ils encore réalisés par des rédacteurs ou générés automatiquement à partir des bases de données du ministère ? Mon ordinateur repérera-t-il immédiatement les amendements d’apparence anodine mais en fait parfaitement scélérats introduits par le collègue syldave dans un texte en négociation ? Et Syldaves et Bordures accepteront-ils plus facilement, pour résoudre leurs différends, la médiation du Haut Algorithme du Secrétaire général des Nations unies plutôt que celle de son Haut représentant, réputé plus influençable ? Plus sérieusement, quel sera demain le rôle et le visage de nos Ambassades alors que, d’une part, les technologies permettent de plus en plus l’ubiquité et la mobilité et, d’autre part, les contraintes croissantes de sécurité pesant sur ces lieux symboliques leur font courir le risque de « bunkérisation » ?

Je n’ai pas de réponse à ces questions, mais « vu de Boston », et comme nous y invitent nos deux professeurs du MIT, nous aurons intérêt à « avancer avec les machines », à utiliser leurs capacités et à leur déléguer certaines tâches dans lesquelles elles excellent. Nous pourrons ainsi libérer des ressources et du « temps de cerveau disponible » pour ce que les automates peinent à faire mieux que nous : le contact humain, l’empathie, la compréhension fine des raisonnements, des émotions et de la culture de l’autre notamment. N’est-ce pas là, finalement, le cœur du métier de diplomate ?

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