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Musique soufie a Kaboul en hommage aux victimes de Paris

Jean-Michel Marlaud - Kaboul, Afghanistan - 30 novembre 2015

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Les attaques terroristes du 13 novembre à Paris ont suscité une très grande émotion à Kaboul. Dès le samedi matin, de nombreuses personnalités prenaient contact avec l’ambassade pour exprimer leur solidarité et un long défilé de visiteurs commençait, qui allait durer près de deux semaines.

Chose frappante, ce défilé incluait des responsables importants du gouvernement, l’ancien Président Karzai, le chef de l’exécutif, des ministres, mais aussi des inconnus venus simplement partager notre douleur : des représentants de la communauté turkmène couverts de leurs chapan aux longues manches, rendus célèbres à travers le monde par le Président Karzai, aux jeunes cadres occidentalisés, tout un échantillon de l’Afghanistan s’est ainsi succédé dans les salons de la résidence. D’autres, qui ne pouvaient pas se déplacer, ont envoyé des messages ou se sont plus simplement exprimés sur les pages Facebook de l’ambassade.

Cette émotion se nourrissait de beaucoup d’éléments. Les Afghans ont une image généralement positive de la France, en raison de l’ancienneté de nos relations mais aussi du souvenir des French Doctors venus les aider pendant la lutte contre l’invasion soviétique. Parmi les témoignages de ceux qui connaissent Paris, je retiendrai celui-ci, écrit (en français) par un ancien boursier : « A l’aide de la générosité du peuple français, j’ai passé deux des années les plus enrichissantes de ma vie à Paris et la considère comme ma deuxième maison. Je serai éternellement reconnaissant pour l’hospitalité et la gentillesse que les Parisiens m’ont étendu pendant mes études comme un boursier. J’espère et j’en suis sûr que Paris récupèrera rapidement. La France est forte et va se lever pour représenter en pleine fierté, une fois de plus, le meilleur de l’humanité. ». Beaucoup d’Afghans, même parmi ceux qui n’ont pas de liens particuliers avec nous, se sont sentis d’autant plus touchés que, victimes eux-mêmes du terrorisme, ils comprennent la douleur infligée.

Lorsque le directeur de l’Institut afghan d’études stratégiques m’a suggéré l’organisation d’un concert de musique soufie en hommage aux victimes et à leurs familles, j’ai toutefois hésité : nous avions déjà réuni la communauté française pour une soirée qui avait rassemblé un nombre inhabituel de participants. Un concert était-il bien le type de manifestation approprié ? Après une courte réflexion au sein de l’ambassade, nous avons finalement décidé d’accepter cette proposition. Ce concert nous permettrait de réunir cette fois tous les Afghans qui s’étaient exprimés avec tant de force au cours des derniers jours mais aussi d’associer nos collègues, ambassadeurs des pays qui avaient perdu des ressortissants dans les attentats : le Président de la République, dans son discours au Congrès, avait précisé que dix-neuf nationalités avaient été touchées. Je connaissais les musiciens, que j’avais déjà entendus lors d’un séminaire organisé à Herat par ce même Institut et je savais qu’ils sauraient faire de ces moments un temps de réflexion et de recueillement.

Enfin, le chanteur qui dirige ce petit groupe musical comptait s’inspirer de textes de Rûmî, le grand poète soufi. Rûmî, que l’on considère souvent comme un mystique turc parce qu’il est enterré à Konya et a inspiré les fameux derviches tourneurs, est en fait né au nord de l’actuel Afghanistan, dans l’oasis de Balkh où l’on voit encore la modeste madrassa où enseignait son père avant de fuir les armées de Gengis Khan. Ses textes symbolisent parfaitement la douleur de la séparation et de la mort. Le plus fameux fait allusion au nay, la flûte dont jouait notre musicien et qui est faite d’un roseau : Ecoute la flûte de roseau, écoute sa plainte/Des séparations elle dit la complainte/Depuis que de la roselière on m’a coupée/En écoutant mes cris, hommes et femmes ont pleuré.

Le concert a donc eu lieu, réunissant de nombreux participants malgré la brièveté des délais. Lorsqu’il ne jouait pas de son nay, le musicien a chanté des poèmes de Rûmî. Beaucoup de ces textes évoquent en effet la douleur : Chandelle il donnait parmi nous la lumière/Mais où est-il allé, où, sans nous, où ?/Telle une feuille tremble mon cœur, tout le jour/Mais où est-il allé dans la nuit, où ?/Va au jardin, demande aux jardiniers :/Où est passé le gracile rameau, où ?/Va sur la terrasse et demande au gardien :/Où est passé ce roi sans pareil, où ? Tel un possédé j’erre dans le désert/Recherchant la gazelle, où est-elle, où ?/J’ai tant pleuré que mes yeux sont deux fleuves/Dans cet océan, où est la perle, où ?

Mais Rûmî est aussi le poète de l’espoir : Qui a dit que l’éternel vivant était mort/Qui a dit que le soleil de l’espoir était mort ?/C’est l’ennemi du soleil qui est monté sur le toit/Il a fermé les yeux et il a proclamé que le soleil était mort et de l’amour : Ce sont les vagues de l’amour qui animent la roue des cieux, sache-le !/S’il n’y avait pas l’amour, le monde s’éteindrait.

Nos amis afghans ne prétendaient pas avec ces chants et ces poèmes atténuer l’horreur ni la douleur. Juste nous adresser un message.

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