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Naissance d’un prix : la femme afghane de l’année

Jean-Michel Marlaud - Kaboul, Afghanistan - 10 mars 2014

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Juin 2013

A l’occasion d’une séance de travail avec l’équipe de la chancellerie politique, nous évoquons les différents projets de coopération menés par l’ambassade en faveur de l’Etat de droit : pouvons-nous imaginer une initiative qui symbolise aux yeux du grand public l’importance des droits de l’Homme ? L’idée d’un prix est évoquée.

Juillet à septembre

Le projet mûrit, au gré des réflexions et des échanges avec nos partenaires pour mieux saisir les besoins et éviter de répéter ce qui se fait déjà. Un constat s’impose : ce prix devra être lié aux droits de la femme.

Depuis 2001 et la chute des talibans, les progrès ont été considérables mais ils restent fragiles. Les statistiques le prouvent dans leur sècheresse arithmétique, qu’il s’agisse du taux de mortalité ou du pourcentage de femmes illettrées. Au-delà des chiffres, il suffit de visiter les écoles ou centres de santé que nous soutenons pour le constater. Par ailleurs, les débats en cours sur le rétablissement de la lapidation ou sur l’interdiction de témoigner contre un membre de sa famille (qui empêcherait en pratique toute action en justice dans les cas de violences conjugales), même s’ils n’ont pas abouti, témoignent de la volonté des milieux les plus conservateurs de revenir sur les acquis.

De tous temps, l’Afghanistan a connu des femmes exceptionnelles : en littérature, où dès le Moyen-Âge est apparue l’une des premières grandes voix poétiques avec Rabia Balkhi chantant son amour pour un esclave, mais aussi en politique lorsqu’au XVème siècle émergea la puissante reine Gohar Chad dont on admire encore le mausolée à Herat…sans oublier toutes celles qui enseignaient clandestinement sous les talibans. Aujourd’hui ces femmes se distinguent dans tous les secteurs de la société : adeptes du street-art ou du rap, procureure générale de province, policières, créatrices de mode, sans oublier celles qui, comme « l’insolente de Kaboul » sont revenues dans leur pays pour y fonder des écoles de filles…

Au sein de l’ambassade, la réflexion s’étend au service culturel, en raison de sa connaissance des milieux intellectuels et, plus concrètement, parce qu’il lui reviendra de gérer l’aspect financier.

Dernier trimestre 2013

Nous avons maintenant une idée claire de ce que nous voulons mais plusieurs questions doivent encore être réglées. La première concerne le prix lui-même. Il consistera en un trophée, réalisé par un calligraphe, mais aussi en une somme d’argent, qui permettra à la lauréate de réaliser un projet de son choix.

Il faut aussi décider des critères d’attribution et nous optons pour la définition de cinq secteurs : art et culture, politique et administration, questions sociales, sciences, économie. Chaque année, un secteur différent sera choisi et nous décidons de commencer par arts et culture.

Reste la dernière décision, la plus complexe : le choix du jury. Après tâtonnements et sondages discrets, nous optons pour un panachage savant entre membres afghans et internationaux. La présidente du jury est une personnalité incontestée du monde intellectuel et de la société civile, présidente de la commission nationale des droits de l’Homme. Autour d’elle, la Ministre de la condition féminine, la présidente du Croissant Rouge (qui nous offre un accès à l’ensemble du pays), la présidente d’un collectif d’ONG investies dans la promotion des femmes. Du côté international, outre l’ambassade, nous faisons appel à ONU-Femmes, une agence des Nations-Unies, et AFRANE, une ONG française qui travaille notamment sur les questions éducatives et a développé une réflexion approfondie sur les raisons de l’abandon scolaire par les filles.

Photo : Amina Hassani

Janvier 2014

Une rencontre est organisée avec nos collègues allemands, les deux Ministères des Affaires Etrangères encourageant les ambassades à élaborer des projets conjoints. Nous leur proposons de devenir observateurs. Si le projet leur convient, ils pourraient s’y joindre en 2015. Leur réaction est enthousiaste : ils sont prêts à participer dès cette année et adhèrent sans restriction aux règles que nous avons établies. Le prix s’intitule donc désormais « prix franco-allemand de la femme afghane de l’année ».

23 février

Nous lançons officiellement le prix à l’Institut Français d’Afghanistan, en présence de journalistes qui se montrent assez intéressés pour que la nouvelle soit reprise par la plupart des médias audiovisuels et même en première page d’un quotidien.

Aussitôt la conférence de presse achevée, le jury se réunit pour sélectionner la lauréate. Les règles sont simples : chaque participant a été invité à proposer un nom et dispose de cinq minutes pour exposer les raisons de son choix. La possibilité d’un vote est prévue mais notre préférence irait au consensus. A l’issue du tour de table, une évidence s’impose : les candidates des membres internationaux du jury sont excellentes mais toutes sont déjà relativement connues. Nos collègues afghanes, au contraire, proposent des personnalités restées dans l’ombre jusqu’à présent. Le choix entre ces deux options n’est pas simple. Certes, il est tentant de faire œuvre de pionniers. Mais comment le fait de distinguer des personnalités inconnues du grand public sera-t-il interprété ? Comme une illustration de plus du mode de décision « pochté pardé » (derrière le rideau) aboutissant à une décision influencée par des considérations personnelles, ethniques, locales… ? Ou comme la preuve de notre capacité à reconnaître les talents sans être éblouis par les (modestes) feux de la rampe ? Nous décidons de faire confiance à nos collègues afghanes.

La discussion n’en est pas moins longue car le choix est difficile. Outre la qualité des personnalités, il s’agit d’une autre question de fond : devons-nous distinguer quelqu’un qui a déjà un long parcours derrière elle, qui est considérée de fait comme exerçant un magistère moral, ayant formé des disciples, même si elle n’a jamais été reconnue ? Ou faut-il sélectionner un « jeune espoir », lui donnant l’appui dont elle a besoin maintenant, au risque de constater dans quelques années qu’elle ne fut qu’un météore ? Très vite, le débat se concentre sur deux noms symbolisant ces deux approches et un vote indicatif nous montre que nos préférences s’équilibrent exactement. Nous décidons alors de désigner deux lauréates au lieu d’une : le doublement du prix obtenu grâce au partenariat allemand nous le permet.

8 mars

Effervescence dans l’auditorium de l’Institut Français, dont les 450 places sont toutes occupées, sans compter les caméras des seize chaînes de télévision présentes. La présidente du jury annonce les noms des deux lauréates : la première, Sharifa Danish Zaringar, est originaire de Kandahar. Poète, miniaturiste et sculptrice, elle était déjà active sous les talibans. Son nom est une référence dans les milieux intellectuels afghans mais elle vit modestement à Kaboul de son salaire d’enseignante. La seconde, Amina Hassani, est une photographe de 22 ans qui vit à Bamiyan. Restée orpheline après l’assassinat de ses parents par les talibans, victime de mauvais traitements de la part des personnes qui l’avaient recueillie avec son frère cadet, elle a osé se défendre, saisir la justice. Photographe, elle développe une œuvre centrée sur sa région et entend montrer la réalité de la vie quotidienne, notamment des femmes. Sa démarche est à la fois artistique et engagée.

  • image diaporama - Photo : Amina Hassani
    Photo : Amina Hassani
  • image diaporama - Photo : Amina Hassani
    Photo : Amina Hassani
  • image diaporama - Photo : Amina Hassani
    Photo : Amina Hassani

Rendez-vous l’an prochain pour la deuxième édition d’un prix dont nous espérons qu’il s’inscrira à terme dans le paysage afghan. Certes, il ne modifiera pas fondamentalement la condition de la femme afghane. Du moins espérons-nous apporter une pierre durable à l’édifice.

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