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Naming, shaming, acting : le Conseil des droits de l’Homme (2ème partie)

Marie-Laure Charrier - Conseil des droits de l’Homme, Genève, Suisse - 18 février 2014

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Résumé : Genève, 24ème session du Conseil des droits de l’Homme, 2ème semaine de session, 3ème jour de ma mission de renfort.

C’est aujourd’hui le « point 4 » de l’ordre du jour : les Etats interpellent le Conseil sur les situations les plus critiques dans le monde, Centrafrique, Chine, Soudan, Russie... Certains en prennent pour leur grade mais ceux-là n’hésitent pas à épingler les démocraties occidentales en retour. Au chapitre « la paille et la poutre », j’entendrais ainsi la Biélorussie dénoncer vertement les violations des droits de l’Homme commises par… la Norvège, (ah ça mais !). D’autres Etats, qui contestent cet exercice au nom du principe de souveraineté, choisissent de ne pas intervenir au sujet de pays tiers… Vieux front Nord/Sud. Les ONG s’expriment aussi : Cuba et les Etats-Unis s’étripent quand l’une d’elle tente de prendre la parole pour évoquer la situation d’un dissident. Alors chacun, en mode guerre froide, agglutine derrière lui ses meilleurs alliés, pour ou contre cette « motion d’ordre ». On devient vite grégaire en multilatéral.

Retour à la négo. Des 10 résolutions que je suis, j’ai décortiqué les PP (les paragraphes de préambule), et les OP (les paragraphes opérationnels). On les examine tour à tour pour chaque résolution. Mais les informelles s’enchaînent, je ne peux les suivre intégralement. Je quitte la salle en OP7 pour courir dans une autre où nous en sommes au PP5. Je suis moins tentée par le thème que par le sandwich de l’événement parallèle (side-event). C’est parfois seulement sur place que je prends connaissance du dernier projet amendé. Alors, prise de court, je choisis de suivre nos amis traditionnels. Je place le chevalet portant le nom « France » à la verticale devant moi lorsque je veux m’exprimer. Etait-il vraiment nécessaire que j’intervienne pour indiquer qu’en OP3 : « la France soutient l’amendement présenté par les Britanniques les Danois et les Suédois en faveur de « welcomes » plutôt que « takes notes » ? Oui, il le fallait, pour faire bloc. On se répartit les rôles pour défendre alternativement tel ou tel amendement. Si la résolution a fait l’objet d’une coordination européenne préalable, alors je laisse d’abord parler notre collègue du SEAE (Service européen d’action extérieure), comme un seul homme. Il ne s’agit pas de lui couper l’herbe sous le pied : il a parfois beaucoup travaillé pour unifier la position des 28. Hier soir encore, je répondais à un mail de 23H : « cher John, il est peu probable que nous recevions maintenant des instructions de Paris avant la réunion de coordination européenne de 8 heures sur ce point, mais la France… » (il n’était pas fondamental non plus ton point, John, si tu allais dormir ?).

Quand on entame les négos - Source : [Chroniques diplomatiques->http://chroniquesdiplomatiques.tumblr.com]

Dernière ligne droite avant le dépôt des textes à 13H. A l’issue des négos, ma dernière demande d’instruction à Paris peut tenir en un fichier joint « draft resolution as tabled » et deux mots « On tope ? ». Réponse de Paris en 2 lettres : « OK ». C’est l’heure où les premiers auteurs de la résolution vont chercher les derniers « co-parrains », les Etats qui seront identifiés comme les co-auteurs. Leur nom figurera en haut du texte. Alors, pour « notre » résolution sur la détention arbitraire, toute la délégation française s’y met, et se disperse dans le Palais comme une volée de moineaux munie de sa liste de signatures, au « bar du serpent », dans les couloirs et jusque dans la grande Salle plénière du Conseil des droits de l’Homme.

Photo : MAEDI

Je veux conquérir l’Ukrainienne. Son banc est vide ; je m’apprête alors, (merci l’instinct féminin) à accoster une grande femme blonde. On me détrompe : maudits stéréotypes. Faute de grive, je me dirige vers le banc de la Croatie mais celui qui s’y trouve n’a pas les instructions pour le parrainage de cette résolution. Il envoie un texto à sa capitale. Il est 12H50. Je me lance à l’abordage d’une déléguée d’un pays qui n’a guère d’état d’âme pour ses prisons. Elle éclate de rire en m’assurant qu’elle ne signerait jamais (je crois entendre la petite musique de Midnight express). Je reviens vers le Croate : il agite son téléphone dans ma direction : banco, il a bien reçu son instruction et peut signer. 13H. Nous rassemblons les listes, nous sommes un peu bruyants dans la salle plénière et on se fait gronder par la sécurité, on fonce au secrétariat du Conseil un peu essoufflés avec la signature in extremis du Montenegro, nous aurons un très bon score.

Retour Paris, je retraverse le miroir.

A Paris, l’agitation de Genève est à peine perceptible, les résultats de cette session passeront quasiment inaperçus aux démocraties installées que nous sommes. En sortant du Palais, on croise de ces paons bleus légués avec le Parc majestueux par son richissime propriétaire « à condition qu’ils puissent y vivre librement ». On pourrait être cynique, on pense à Belle du Seigneur.

Photo : MAEDI

Mais on se dit aussi que le Conseil des droits de l’Homme pâtit de la réputation de son ancêtre la Commission et n’a sans doute pas la reconnaissance qu’il mérite. Il parvient pourtant à mobiliser les Etats sur des situations autrefois passées sous silence. Et puis on songe à ces diplomates à Genève qui, à petits pas, mais de petits pas solides, rigoureux, font avancer la cause des droits de l’Homme pour que les gouvernements s’y conforment et pour que la situation change, sur le terrain. La voix de Genève, inaudible en France, est entendue jusque là-bas, nous dit-on : par les ONG de Birmanie, les femmes de RDC, les homosexuels en Russie ou au Cameroun, les journalistes en Chine, les enfants de RCA, les Baha’is iraniens, les torturés de geôles illégales, les coptes, les femmes mutilées et tous ceux qui espèrent que la « communauté internationale » les aidera peut-être, un jour, à redevenir des sujets de droit.

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Commentaires

  • J’ai lu les posts et ayant travaillé au Conseil à plusieurs reprises, je trouve les deux posts très bien écrit et criant de vérité. J’ai reconnu les personnes mentionnées et c’était très agréable !

    Merci et peut être à bientôt

    1er mai 2014, 17:30, par Marie-laure

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  • Intéressant, de voir ces négociations de l’intérieur. Un peu flippant aussi de voir comme tout se fait dans l’urgence, mais je suppose qu’il n’y a pas d’autre manière de faire ! :) Merci pour ces articles.

    11 avril 2014, 09:39, par Romain

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  • J’ai bien aimé ces deux posts… j’espère qu’il y en aura d’autres ?

    22 février 2014, 16:16, par Sylvain

    Répondre à ce message

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