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Pourquoi un chef du protocole

Xavier Lapeyre de Cabanes - Quai d’Orsay, Paris, France - 14 février 2014

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Le Premier ministre est dans l’ascenseur qui l’amène au restaurant où le convie son homologue d’un Etat du golfe arabo-persique. C’est un dîner simple, une douzaine de couverts, dans un restaurant qui n’a pas été privatisé. Une façon de briser la glace, d’avoir une discussion libre : la forme pesant sur le fond, nos hôtes ont choisi un lieu qui se veut convivial. Nous n’avons pas vraiment pu visiter le restaurant lors de la mission préparatoire à la visite du Premier ministre, qui avait lieu deux à trois semaines auparavant – parce que nos hôtes ne s’étaient pas encore fixés sur le lieu de la rencontre. Je découvre donc les lieux comme tout le monde, ce qui impose d’improviser puisqu’il ne m’a pas été possible de préparer – ni, donc, d’anticiper.

L’ascenseur est étroit, nous ne sommes que quatre ou cinq, Premier ministre inclus. Une partie de la délégation est dans un autre ascenseur, qui arrivera quelques secondes plus tard.

Pas de problème, que des solutions

Arrivé à l’étage, son homologue salue mon Premier ministre, qui a ensuite la bonne idée de vouloir se « laver les mains ». Excellente initiative de sa part, qui me laisse deux minutes de libres, le temps de filer dans la salle vérifier que le plan de table convient. Et de constater que la conseillère en communication, a été oubliée - alors que je crois pourtant avoir mentionné son nom. Peu m’importe qui a commis l’erreur, moi-même, l’ambassade qui a transmis mes instructions, le protocole partenaire, le restaurant. L’essentiel est que le problème – mineur, certes - encore que les ego des conseillers ne sont pas toujours mineurs – soit résolu avant le début du repas.

Nous sommes invités, je ne connais pas le restaurateur qui ne m’a jamais vu, mais je n’ai pas d’autre choix que de dire au personnel qui est à proximité de la table prévue pour ce dîner officiel mais informel, de rajouter un couvert – et de vérifier rapidement que la table ne comptera pas, avec cet ajout, un treizième convive. Je dois avoir l’air assez convaincant pour qu’il procède immédiatement à l’ajout demandé, après avoir vérifié que mon homologue opinait du chef.

Lorsque le Premier ministre arrive deux minutes plus tard avec son homologue et la délégation à sa suite, tout est en ordre. De problème, il n’a jamais été question.

Au cœur du protocole, la parole donnée

Puis tout le monde s’installe. Une table dite « technique », à proximité, m’accueille avec la sécurité du Premier ministre, le médecin et quelques autres collaborateurs qui doivent rester à vue.

Trois minutes ne sont pas passées depuis le début du dîner qu’un problème m’est présenté : l’inauguration d’une université est prévue le lendemain matin. Rien de grave en soi, mais la sécurité locale a décidé que toute notre délégation passerait sous un portique de sécurité de ladite université, déposant clefs, téléphones, lunettes de soleil, ceintures… que sais-je encore. Notre délégation est nombreuse : elle ne comprend pas que le Premier ministre et quelques membres du gouvernement, mais aussi force parlementaires, conseillers, universitaires, personnalités diverses, toutes personnes dont le contrôle par la sécurité locale serait un affront fait à la République. Outre que cela nous ferait perdre beaucoup d’un temps toujours précieux dans nos programmes minutés.

Malgré tout, notre sécurité n’a rien obtenu d’une discussion avec son homologue locale, discussion apparemment tendue.
Je vais voir mon homologue, assis à une autre table.
Je lui explique la situation, en quelques mots rapides.

« - OK, my friend, what do you want, exactly ? »
« - I would be very happy any control to be cancelled. »
Il me regarde et me répond avec un grand sourire : « Done ! »

Je retourne alors rasséréné à table, sûr de pouvoir terminer mon repas en toute tranquillité et soulagé d’une décision qui ne doit rien à moi et tout à mon interlocuteur. Cette fin heureuse n’aurait sans doute pas été possible si mon homologue n’avait été dans la même position que moi, le même état de d’esprit, à savoir qu’il est absurde d’entraver une visite importante pour nos autorités réciproques par des procédures de sécurité appliquées sans discernement. J’ignore ce qu’il fera, quand, comment et à qui il dira que la quarantaine de personnes qui composent la délégation française ne doit pas être contrôlée. Je me contente de sa parole. Et la situation à l’université, le lendemain matin, me confirme que je n’ai pas eu tort de lui faire confiance : aurais-je préféré douter, que j’eusse passé une nuit exécrable, quand les heures de sommeil réparateur, lors des voyages officiels, sont comptées..

Chef d’orchestre protocolaire

Car le chef du Protocole, qu’il soit celui du chef de l’Etat ou du chef du Gouvernement, doit toujours être vigilant. C’est un chef d’orchestre : il n’a aucun instrument à sa disposition. Il ne loue pas les chambres des hôtels, n’écrit pas les notes, ne pilote pas l’avion, ne fait pas d’interprétation, ne met pas le couvert, ne conduit pas les voitures, n’établit pas lui-même les plans de chambre ou de cortège. Mais il est le seul à avoir toute la partition en tête et à donner les départs à tous les membres de l’orchestre, soliste inclus. Il dépend de tous les autres, mais tous les autres sont à son diapason. Et sa seule baguette, c’est sa fonction – et la confiance que tous les autres ont mise en sa capacité à l’assumer avec professionnalisme, à savoir ce qu’il fait et à prendre les bonnes décisions et faire les bons choix.

A la différence du chef d’orchestre, toutefois il ne prétend pas être le maestro ou la prima donna.

Peut-être est-il plus encore un metteur en scène qu’un chef d’orchestre : comme le premier, il détermine où se mettront les acteurs, comment ils seront vêtus, à quel moment ils seront seuls sur la scène en fonction de la pièce, pièce dont il aurait écrit les didascalies en tenant compte des injonctions de l’auteur, comme de la nécessaire adaptation au public particulier ; à la différence du second, il n’apparaît pas sur la scène, il doit s’effacer et n’être vu que des acteurs et seul le premier rôle doit s’avoir qu’il est là.

Peut-être est-il aussi un souffleur, qui rappellerait moins les répliques que les déplacements, les poses, les temps de silence ou les postures. Comme le premier, il est celui qui permet aux machinistes, décorateurs, costumiers, éclairagistes… de savoir comment travailler et quel résultat obtenir. La pièce peut être excellente sans que l’on se rende compte de son travail, parce que le jeu de tous aura été fluide ; mais s’il a fait surjouer, si les acteurs se retrouvent dos à la scène, c’est lui qui sera sifflé !

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Commentaires

  • Effectivement, article très intéressant car il nous informe de la façon dont les choses se passent concrètement, avec toutes les difficultés mais aussi ses menus plaisirs. Merci ! Un "merci" à prononcer à la ... bulgare ( ;-)

    22 février 2014, 19:57, par Jacques Girauld

    • Merci, on sent bien le vécu. D’autres anecdoctes bienvenues.

      14 mars 2014, 10:45, par Christiane Waneissi

    Répondre à ce message

  • article très intéressant, mais qui aurait gagné à être complété d’anecdotes supplémentaires pour illustrer

    16 février 2014, 15:07, par g. abgrall

    Répondre à ce message

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