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Retour sur une gestion de crise : « Octobre 1997 – Opération Antilope »

Patrick Lachaussée - Quai d’Orsay, Paris, France - 5 septembre 2014

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Episode 1 : planifier l’opération depuis Paris

Octobre 1997 : alors que la crise au Congo-Brazzaville touche de nombreuses grandes villes du pays, Pointe Noire est à son tour frappée par des scènes de violences et des affrontements entre différents groupes armés.

Dès les premières heures, une cellule de crise est ouverte

Une Cellule de crise est ouverte depuis le début des événements. Notre Consul général à Pointe Noire suit la situation heure par heure et récolte des informations en provenance du terrain, notamment de communautés religieuses qui ont vu passer des pick-up avec des hommes armés à leur bord. D’autres appels signalent des violences aux personnes. Depuis le Quai d’Orsay, nous décidons de renforcer la sécurité du Consul général de France et des hommes du Commandement des Opérations Spéciales rejoignent le bâtiment. Nous décidons également de renforcer l’équipe de diplomates présents à Pointe Noire et deux collègues partent le soir même pour Pointe Noire via Libreville.

La pression monte d’un cran

Malheureusement, nous n’avions pas anticipé le fait que nos collègues étaient attendus par un comité d’accueil composé de miliciens au discours anti-français. Nos collègues sont maltraités, leur passeport diplomatique déchiré devant leurs yeux et pendant de longues heures, ils subissent des humiliations en tout genre, jusqu’à un simulacre d’exécution. En cellule de crise à Paris, la pression est montée d’un cran. En lien permanent avec le Consulat général à Pointe Noire, l’Ambassade de France à Brazzaville, l’Etat-Major des Armées, on tente d’obtenir des informations, de faire pression sur les chefs des principales milices pour obtenir la libération de nos collègues. La tension dans la ville et au Consulat général est à son comble. On les retrouvera le lendemain au milieu d’un carrefour dans un état pitoyable. Ils sont vivants, c’est le principal.

L’aéroport est désormais bloqué par les miliciens qui s’y retranchent. Les combats font rage et des tirs soutenus sont entendus dans de nombreux quartiers. Impossible d’organiser une évacuation de ressortissants et impossible de rapatrier nos collègues malmenés. Décision est alors prise de préparer l’envoi d’un médecin. Je propose que le médecin que nous enverrons sur place soit un psychiatre, une première dans le cadre d’une crise à l’étranger impliquant des ressortissants français. C’est ainsi que quarante-huit heures plus tard, le médecin colonel Alain P., spécialiste en psychiatrie, est transporté en toute discrétion jusqu’au Consulat général de France à Pointe Noire. Sa mission est double : s’assurer que nos collègues victimes des exactions puissent être pris en charge rapidement et aller à la rencontre de nos compatriotes bloqués, vivant dans une nasse depuis de nombreux jours sans qu’aucune porte de sortie ne soit envisageable à court terme. Pointe Noire est une ville où circulent toutes les rumeurs les plus macabres.

C’est à ce moment que les forces angolaises entrent en jeu et interviennent à Pointe Noire - poussant les milices à fuire vers Brazzaville. A Brazzaville, les milices appartenant au même mouvement fuient vers Pointe Noire. A une époque où les moyens de communication sont particulièrement limités, les différentes forces en présence ne peuvent se parler et se dirigent donc l’une vers l’autre.

Les ressortissants français comme priorité

En cellule de crise, on analyse les mouvements des forces qui convergent vers Dolisie et au même moment, on étudie la présence de ressortissants français, européens ou de nationalités tierces dans cette région. On repère une entreprise qui exploite le bois, dont le président est un allemand qui réside à Cologne. Avec l’ensemble des données à notre disposition, nous appelons les uns et les autres à la prudence et les invitons à se replier vers le Nord et, s’ils le peuvent, à envisager un départ par avion vers le Gabon. Mais les événements se précipitent. Il est 23h00 et nous sommes toujours en cellule de crise. Le téléphone sonne. Il s’agit d’une communication d’urgence, un appel à l’aide en provenance du Congo. Le monsieur que j’ai au téléphone appelle depuis une valise satellite, en situation de grande détresse et de grande panique. La communication est hachée : « Nous sommes 80 ici. Il y a des Français, des Allemands, des Danois, des Congolais, des femmes et des enfants. Nous travaillons pour l’entreprise X (exploitant de bois) et nous avons été attaqués dans la soirée par des hommes en armes. Nous nous sommes réfugiés dans une clairière à proximité de l’exploitation. Venez-nous chercher. » Avec mon patron, nous n’avons pas le temps de poser des questions. Il reprend : « Attendez des hommes arrivent, ils sont armés. Venez vite… nous sommes… » Et la communication coupe en même temps qu’on entend des détonations d’armes automatiques.

Rassembler les informations et les interlocuteurs

Il n’y a pas une minute à perdre. Avec l’ensemble des informations que nous avons récoltées, nous notons tout ce que cet homme nous a dit. Pendant que j’appelle le président de l’entreprise pour avoir de plus amples informations, mon patron prend contact avec le directeur de cabinet du ministre pour l’informer de la situation de détresse de ces personnes. Immédiatement après, il appelle l’Etat-Major des Armées et, dans l’heure, l’ensemble des autorités françaises : présidence de la République, cabinets du Premier ministre, du ministre des Affaires étrangères et du ministre de la Défense, leurs principaux conseillers et les directeurs du Quai d’Orsay sont prévenus.

Une réunion de crise est convoquée dans le bureau du directeur de Cabinet afin d’ examiner les options. Pendant ce temps, le président allemand de l’entreprise d’exploitation de bois m’envoie des documents : une cartographie récente de la zone faisant apparaître la localisation de la clairière où les membres de son personnel se sont probablement réfugiés, la liste de l’ensemble des personnels et de leurs familles présentes dans cette base vie, les numéros de téléphones de toutes les valises satellites dont il a connaissance. Je lui demande si l’un de ces collaborateurs peut rejoindre la cellule de crise et il m’envoie son directeur général.

Avec l’ensemble de ces documents, nous préparons un dossier pour la réunion qui va avoir lieu. Il faut aller vite et nous manquons de matériel. La photocopieuse est en panne (cela peut paraître un détail mais dans les circonstances présentes, cela constitue une nouvelle contrainte). On se débrouille et on file dans les couloirs vides du Quai d’Orsay pour trouver une photocopieuse. Les dossiers sont prêts à temps et la réunion a lieu. Il ne manque plus que la décision d’intervenir.

> A suivre : Episode 2 : l’intervention sur le terrain

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